La Petite-Italie n’aura pas sa salle de cinéma | 24 heures
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La Petite-Italie n’aura pas sa salle de cinéma

Triste nouvelle pour les cinéphiles montréalais: faute de financement public, le Théâtre de la Petite-Italie, qui devait s’installer dans les locaux du restaurant Casa Napoli, sur le boulevard Saint-Laurent, ne verra finalement pas le jour, ou du moins pas sous la forme prévue.

«Après un peu plus d’un an de travail acharné, c’est avec regret que nous annonçons la fin du projet du Théâtre de la Petite-Italie», pouvait-on lire lundi matin sur la page Facebook du Théâtre de la Petite-Italie.

«Même si nous croyons toujours dans la viabilité de notre plan d’affaires, la localisation du projet, la pertinence d’une salle de cinéma multidisciplinaire et la nécessité pour Montréal de joindre les villes internationales qui comptent sur ce genre de formule; il nous est impossible de boucler notre montage financier. Surtout sans aucune aide publique.»

Après un peu plus d’un an de travail acharné, c’est avec regret que nous annonçons la fin du projet du Théâtre de la...

Posted by Théâtre de la Petite-Italie on Monday, December 21, 2015

 

Coup dur pour le cinéma indépendant

Après la fermeture du Cinéma Excentris, annoncée il y a quelques semaines, c’est un autre dur coup pour le cinéma indépendant, puisque le Théâtre de la Petite-Italie s’était donné pour mission de faire rayonner les productions indépendantes, en plus de présenter une programmation variée axée principalement sur les films en fin de cycle, des classiques populaires et de répertoire, des courts-métrages et des événements thématiques, plutôt que sur des nouveautés à succès.

Le concept de ciné-bistro, une salle multidisciplinaire où l’on devait pouvoir visionner des films en mangeant assis à une table, un verre à la main – concept d’ailleurs fort populaire à Brooklyn, San Francisco, Amsterdam et ailleurs dans le monde –, avait pourtant récolté beaucoup d’appuis auprès des Montréalais et du secteur privé.

Le projet avait d’ailleurs reçu une bourse de 10 000$ de la Société de développement commercial Petite-Italie–Marché Jean-Talon lors du 11e gala du concours Entrepreneurs en action, en février dernier.

Plus qu’un simple lieu de diffusion, le Théâtre de la Petite-Italie se voulait également un point de rassemblement pour les artisans du cinéma québécois et un levier pour la création, l’immeuble devant aussi abriter des bureaux pour des boîtes de postproduction et des créatifs indépendants du milieu. Une sorte de «hub créatif» semblable à la Maison Notman ou à l’Espace Ludique, deux espaces collaboratifs destinés respectivement aux startups et aux studios de jeux vidéo indépendants.

Le tout devait être géré par un OBNL chapeauté par l'auteur et ex-publicitaire Sylvain Raymond et un conseil d’administration formé de jeunes entrepreneurs chevronnés et dynamiques, dont Michel Quintal (Piknic Électronik), Jarrett Mann (Festival SPASM), Anthoni Jodoin (Bar Brutus, Nacho Libre), Mitch Davis (Fantasia), le comédien Marc-André Grondin, Gabrielle Tougas-Fréchette (Voyelles Films), la réalisatrice Izabel Grondin, Benoit Dénommé (Banque Nationale) et l’avocate Anabel Quessy.

 

75% de financement privé

Sur un budget total de 4 millions de dollars, près de 3 millions avaient déjà été levés auprès d’intérêts privés. Mais malgré l’enthousiasme généré par le projet, impossible d’obtenir du financement public. À tous les paliers de gouvernement, Sylvain Raymond et ses associés se sont butés à des refus.

Pas que le projet n’ait pas suscité d’intérêt; seulement, on manquait de fonds, ou bien les programmes en place n’étaient tout simplement pas adaptés au projet, jugé trop novateur ou trop différent de la formule actuelle.      

«J’essaie juste de comprendre comment l’Excentris a pu se financer à 80% de fonds publics, alors que nous on a un intérêt de 75% de fonds privés et on est pas capables de boucler le montage financier», déplore Sylvain Raymond. «Tandis que nous on avait un projet qui était capable, par son plan d’affaires, par sa structure fiscale, d’être rentable.»

Et même si l’arrivée des Libéraux au fédéral semble prometteuse pour de telles initiatives culturelles, l’entrepreneur ne croit pas qu’ils pourraient sauver le projet à temps.

«Peut-être que le gouvernement fédéral pourrait décider d'investir dans les infrastructures culturelles, mais combien d’argent va venir au Québec, combien d’argent va venir à Montréal, à l’arrondissement Petite-Patrie? On ne peut pas attendre patiemment une autre année et demie avant que des sommes soient dégagées. Je ne peux pas retenir mes investisseurs privés, le bâtiment ne sera peut-être plus à vendre», explique-t-il.

 

Une industrie en crise

Selon Sylvain Raymond, «les gens le regardent de plus en plus, le cinéma; c’est juste qu’ils ne le regardent pas au cinéma».

«Ce qui est intéressant, c’est qu’on n’est pas à la remorque du tout du point de vue production cinématographique, dit-il. Je pense qu’on est reconnus dans le monde pour la qualité du cinéma qu’on fait, mais étrangement il y a comme un clivage complet entre ça et l’assistance ou l’expérience en salle.»

Il serait facile d’en imputer la responsabilité à Netflix et à la vidéo sur demande (VSD), mais selon Sylvain Raymond, les salles de cinéma devraient peut-être aussi faire un examen de conscience.

«Les gens se déplacent pour Star Wars, lance-t-il. Pourquoi? Parce que c’est un événement en soi. Le problème, c’est que les salles se fient toujours sur le film pour être l’événement en soi.»

Selon lui, une sortie au cinéma devrait être une expérience, peu importe le film. Et c’est exactement ce que proposait le Théâtre de la Petite-Italie :

«Au lieu d’offrir un comptoir de concession pour vendre des bonbons et du chocolat, nous on voulait faire une ambiance bistro. Parce que nous on pense que notre public de 25-45, c’est ce qu’il recherche», précise M. Raymond. «Si on avait joué Turbo Kid dans notre salle, on aurait accroché des BMX au plafond, il y aurait peut-être eu des ateliers de maquillage, des Q&A via Skype avec les réalisateurs», ajoute-t-il.

 

Peut-être pas la fin

Si Sylvain Raymond et son équipe semblent avoir fait une croix définitive sur le projet d’OBNL, l’idée d’une salle de diffusion nouveau genre n’est toutefois pas complètement remisée.

«La structure fiscale du projet reposait beaucoup sur l’acquisition d’un bâtiment, confie-t-il. On a un projet un de salle, qui est principalement le même concept, qui se ferait dans un local à louer, mais pour rentabiliser ça, faudrait que ce soit complètement privé», ajoute-t-il, précisant toutefois qu’il ne s’agirait que du bistro-cinéma, sans les espaces de bureaux.

«Le projet pourrait renaître de ses cendres, on sait jamais. Ça ferait un bon film, après tout», conclut Sylvain Raymond.

Espérons que la chance lui sourie, car le milieu des cinémas indépendants de Montréal aurait bien besoin d’une bonne nouvelle.