En tournée avec les solidaires | 24 heures
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En tournée avec les solidaires

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Il y a environ deux semaines, Québec solidaire a invité les « personnalités du web », « facebookeux », « twitteux » et autres « instagrameux » à les accompagner dans leur tournée panquébécoise après avoir vu les médias traditionnels déserter l’autobus qui leur était réservé. Vaillants que nous sommes chez Tabloïd, nous avons répondu à l’appel, question de montrer les dessous de la vie en autobus de campagne. Voici le récit d’une journée à bord.

Vendredi, 8 h 40. Saint-Denis coin Ontario. Il mouille à siaux. Je presse le pas en direction des deux autobus voyageurs garés quelques coins de rue plus loin. Ils partent dans cinq minutes en direction du quartier Villeray, où doit débuter notre ronde. J’arrive à la hauteur d’un homme d’une cinquantaine d’années en costard. Il fume une clope. Je l’accroche.

« Un peu déprimant de prendre la route avec cette température, hein? »

« Je ne dirais pas ça, on a été chanceux jusqu’à présent. Ça fait une vingtaine de jours qu’on est sur la route et puis là-dedans, on a eu trois jours de pluie gros max, alors... »

Mon interlocuteur s’appelle Gino, il est chauffeur d’autobus. C’est lui qui s’occupe du mastodonte gris réservé aux médias.

Je monte à bord en compagnie de mon collègue photographe. Nous avons l’embarras du choix pour les places : il n’y a pas un chat. En fait si, il y en a un. C’est le comédien Vincent Bolduc, notre Macaulay Culkin québécois (mais sans le volet trash là). Il doit pondre une chronique sur son expérience dans l’autobus pour une émission sur le canal 2. Ok, enchantée.

Alors, que retrouve-t-on dans un autobus de campagne? Rien pour vous faire perdre la tête, je vous l’assure. Des toilettes, un mini-frigidaire, une caisse de bière posée sur le sol, un routeur et beaucoup, beaucoup de prises de courant. Ô joie, mais de courte durée seulement : au moment de notre passage, impossible d’utiliser le Wi-Fi ou de charger mon téléphone.

« C’est qu’il faudrait partir la génératrice et comme on consomme déjà beaucoup d’énergie, à deux autobus, en ville en plus, avec notre programme environnemental et tout », m’explique rapidement Cybel, qui s’occupe des relations avec les médias.

Vous pouvez accuser les troupes de Manon Massé de bien des choses, mais certainement pas de ne pas être en phase avec leur programme. Programme qui, on le rappelle, se trouve facilement sur votre moteur de recherche favori grâce à quelques mots-clés comme « programme » et « Québec solidaire ».

« Alors aujourd’hui c’est Gabriel [Nadeau-Dubois] sur le terrain. On commence avec un point de presse dans un centre communautaire pour une annonce sur l’inclusion dans la fonction publique québécoise, évidemment il y aura des questions des journalistes, ensuite on file dans le local de circonscription du candidat de Laurier-Dorion; Gabriel doit enregistrer une capsule web, ensuite c’est diner indien dans Parc-Extension, ensuite...», débite Cybel.

Woah. Ok. On niaise pas. « C’est toujours comme ça, répond Cybel en riant. Nos journées commencent toujours avec une réunion d’équipe vers 6 h 30 pour définir les orientations de la journée, puis on se dirige vers le point de presse et ainsi de suite. »

Le point de presse est tout ce qu’il y a de plus ronflant pour le commun des mortels. Des promesses et des journalistes qui remettent en question la faisabilité des promesses. Parfois, pour pimenter les choses, ils rebondissent sur les attaques lancées la veille par les adversaires.

L’annonce du jour portait sur l’intégration des personnes racisées dans la fonction publique. Et pourtant l’annonce est reléguée au second plan dans la majorité des articles qui suivent parce que MM. Fontecilla et Nadeau-Dubois ont accusé, au détour d’une question, le Premier ministre sortant d’avoir détourné des fonds « dédiés aux immigrants ». Eh oui, c’est ça la game médiatique.

On se dirige ensuite vers le local de comté de Andrés Fontecilla, toujours dans le quartier Villeray. Ce dernier ne nous suit pas, car il est attendu à l’émission de Mario Dumont à TVA.

Le local, grand et mieux aménagé que la majorité des bureaux de circonscription que j’ai pu voir, sent comme chez Ikea. Les affiches des solidaires ornent les murs, donnant un peu de vie à cet espace où les bénévoles travaillent fort pour faire sortir le vote, un appel à la fois.

C’est à ce moment que j’ai le temps d’échanger quelques mots avec Gabriel. Il est sympa Gabriel. Comme ses collègues leaders du printemps 2012, il est bien servi par sa tronche de jeune premier. Il est sérieux quand il faut être sérieux, il est avenant quand il faut être avenant.

Il est un peu plus jeune que moi, mais il a déjà des préoccupations de monsieur. Il espère que cette fois sera la bonne pour Andrés, candidat malheureux lors des deux dernières élections provinciales.

« C’est une belle course qu’on mène dans Laurier-Dorion, je crois qu’on a possibilité de faire un gain », avance GND.

Comme je ne suis pas vraiment là pour couvrir le programme de Québec solidaire, je lui pose des questions sur la vie on the road.

Ses réponses en rafale : les Québécois sont accueillants, les paysages sont magnifiques, son image de bad boy révolutionnaire s’est estompée auprès du public, il a renoué avec les plaisirs du bar à pain de chez Pacini à force d’être sur la route et il n’a pas vraiment le temps de relaxer; son esprit est toujours occupé.

Je confirme. Pendant qu’on jase, les yeux de Gabriel vagabondent à plusieurs reprises au-dessus de ma tête. Il guette les interventions d’Andrés à la télé. On finit par écouter le segment, puis c’est l’heure d’aller manger.

On s’installe au Punjab Palace. L’occasion d’enfin relaxer? Que nenni, me répond Cybel. Les candidats sont là pour se faire voir. La sortie au resto permet de tisser des liens avec le public.

Ici dans Parc-Extension, le choix d’un resto indien n’est pas anodin. On sait qu’il y a beaucoup de ressortissants Indiens et Pakistanais dans le quartier. Mais il y a aussi une forte présence de la communauté grecque. Sauf que la communauté grecque soutient traditionnellement un candidat grec. Jusqu’ici, dans Laurier-Dorion, elle appuyait sans réserve un certain...Gerry Sklavounos. Ce dernier ne se représente pas et c’est son ancien attaché politique, Grec lui aussi, qui porte les couleurs du Parti libéral dans le comté.

C’est pourquoi nous sommes accompagnés d’un facilitateur, Mahmood Baig, qui s’implique régulièrement dans la vie de quartier. Le fait d’être vus à ses côtés nous confère une certaine légitimité. C’est une pratique commune à tous les partis d’avoir recours à des facilitateurs sur le terrain, souligne Cybel.

Après un bon repas que nous n’avons pas vraiment le temps de digérer, nous nous rendons dans une résidence pour personnes âgées. C’est jour de bingo, mais le mauvais temps à tendance à jouer sur l’humeur des résidents et ils seront peu nombreux à accepter de quitter leur chambre, préviennent les préposées.

Pas grave, pour ceux qui sont présents, on enchaîne les moves classiques de politiciens en opération charme : on sourit, on serre la main, on insiste sur l’importance d’aller voter. « Et n’oubliez pas que vous pouvez le faire à la résidence! »

Le public accepte de jouer le jeu avec le sourire : je ne vous apprends rien en vous disant que les personnes âgées sont toujours heureuses de recevoir de la visite. Je suis quand même curieuse de savoir ce que les résidents pensent de ce type de parade.

« Moi je vais voter pour le plus beau », me confie Thérèse. Ah oui? Et c’est qui le plus beau, Thérèse? Elle pointe Gabriel en s’esclaffant.

Ok, mais vous intéressez-vous à la politique en temps normal? Oui, répond-elle aussitôt. « J’ai longtemps milité, j’étais dans les jeunesses libérales! Moi aussi j’ai été dans un autobus de campagne. »

« J’ai cru comprendre qu’il y avait de beaux hommes au Parti libéral, dans l’temps. »

« Oui, mais à l’époque, c’était plus important de voter pour le plus intelligent », me coupe Thérèse.

Et que pensez-vous de la politique québécoise en ce moment? « Je suis perplexe », dit-elle en pesant chacun de ses mots.

Après cette petite visite, nous avons un temps mort avant notre prochain arrêt, prévu à la Brasserie Harricana. J’ai fait un quadrilatère à Montréal et je commence déjà à être un peu fatiguée.

J’en profite pour aller parler un peu avec notre chauffeur, Gino, derrière le volant d’un autobus depuis 32 ans. Il travaillait pour la Ville avant, maintenant il fait les autobus voyageurs. C’est sa première campagne et ça sera probablement la dernière avant sa retraite.

« Ça se passe bien, les gens sont accueillants, Manon est très gentille aussi », raconte-t-il.

Je lui demande s’il compte donner son appui aux solidaires le 1er octobre prochain, maintenant qu’il les connaît bien.

« Wô, attends un peu, je sais pas pour qui je vais voter et je sais même pas si je vais être au Québec ce jour-là...je fais Toronto-Niagara », s’exclame-t-il.

« C’est un parti que je ne connaissais pas bien avant, reconnaît-il. Ils ont de bonnes idées. Je le vois avec les jeunes, ils veulent du changement. C’est une bonne chose. Dans quatre ans, ils vont être encore plus forts. C’est les jeunes qui s’en viennent. »

C’est un homme de peu de mots, Gino. À la façon dont il nous regarde, sourire gêné en coin, on comprend qu’il n’a pas l’habitude de répondre à autant de questions et que son poste de travailleur de l’ombre lui convient parfaitement.

Une petite dernière avant de partir, Gino. Vous ne trouvez pas ça choquant de conduire un autobus vide à travers le Québec?

Gino réfléchit. « Non, dit-il enfin. Pour moi, l’itinéraire est le même, journalistes ou pas, ma job c’est de conduire. Regardez. » Il prend des papiers et une calculatrice sur son dashboard.

« Depuis qu’on a commencé, on a fait plus de 7000 kilomètres et puis on est loin d’avoir fini. On en fait de la route. »

« Je crois que vous allez avoir le mot de la fin dans mon article, Gino. »

Il ne me répond pas immédiatement, concentré sur les chiffres qui s’affichent sur sa calculette.

Puis il relève la tête. « 9411 », souffle-t-il.

« Regardez, à la fin de la campagne on va avoir parcouru ça. Ce nombre-là de kilomètres. Toute ça pour une campagne. C’est quelque chose quand même. »

Quand même.