À Montréal-Nord, il n'y a pas juste des gangs de rue et des pauvres | 24 Heures MTL
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À Montréal-Nord, il n'y a pas juste des gangs de rue et des pauvres

Image principale de l'article Un conte du «hood», qui finit bien

Je me souviens dans la foulée du Black Lives Matter d'un moment où je discutais avec mon ami policier. Un policier blanc qui travaille à Montréal-Nord. On avait une bonne discussion sur le profilage racial, surtout dans les quartiers chauds de la métropole.

Au cours de cette conversation, je me souviens d’avoir été dérangée par ce qu’il m’avait avoué : un jeune noir en grosse voiture de luxe était la cible des agents de police, qu’on le veuille ou non...

Eh bien chers policiers, chers politiciens, chère mairesse et tous les médias qui ne font que rapporter le mauvais de ce qui se déroule à Montréal-Nord, laissez-moi vous raconter une belle histoire. Un conte du hood.

Le conte du hood

Il était une fois Lujah. Lujah Dauphin. C’est drôle, «dauphin» est aussi synonyme du mot «prince», mais ce prince était loin des châteaux et des somptueuses réceptions de Westmount ou d’Outremont : il a plutôt grandi à Montréal-Nord, dans un appartement.

Sa lignée royale se résumait à un père chauffeur d’Uber et à une mère artiste. Des parents aimants qui prédestinaient le prince Dauphin à un grand avenir. 

Un jour, son père lui a offert une de ses premières paires de sneakers

Il s'en rappelle. «Mon père m’achète des souliers au Yellow. Je suis fier, je les aime, mais rapidement je me rends compte de la différence entre un soulier de Yellow et l’autre qui vient de chez Foot Locker», raconte Lujah.

Sauf que les coffres étaient vides. Obsédé par les marques et les collections de sneakers, Lujah n’avait pas encore les moyens de se payer ce type de chaussures. 

D’autant plus qu'à 15 ans, le vol et le crime n'étaient pas la voie qu’il voulait emprunter. 

«J’étais inscrit à une école de danse et je suis un danseur de popping. C’est une autre de mes passions. Dans le métro avec de la musique, je dansais et j’ai fait ça durant un été. Avec l’argent ramassé, j’ai pu acheter ma première paire, puis d’autres paires», poursuit-il.

Sauf qu’après six mois, puberté oblige, tous ces souliers étaient désormais trop petits. 

«Là, j’ai commencé à faire des échanges et des ventes en ligne avec Kijiji. Je nettoyais mes chaussures, j’y faisais très attention. Puis est arrivée une édition rare de Jordan. J’étais l’un des premiers à faire la file», se souvient-il.

«Ils coûtaient 350$. Je ne voulais que les porter l’été suivant, et puis pour le fun, je les ai postés à 650$ sur Kijiji. Un gars m'a dit qu’il les voulait à 500$, il n’y avait que moi qui possédait une paire de pointure 11. Il est parti et je me suis dit wow, je n’ai jamais eu autant d’argent dans mes poches! Il y a peut-être un business à faire avec ça », se souvient-il.

Première étape : devenir revendeur

À l’âge de 16 ans, Lujah voulait devenir un «resaler» comme il en existe aux États-Unis et à Toronto, c'est-à-dire quelqu'un qui achète des sneakers de collection ou d'éditions limitées pour les revendre. Ce monde encore très underground était difficile à percer. 

«Fallait vraiment être capable d’avoir des contacts. Je commençais à chercher des deals en ligne et au fur à mesure je commençais à vendre plusieurs paires de chaussures», explique-t-il.

«J’ai commencé un compte Instagram. Je commençais à prendre les photos des chaussures que je venais d’acheter. Je m’assurais toujours que mes clients puissent être les premiers à les avoir. Puis, j’ai bombardé YouTube avec mes vidéos», se remémore-t-il. 

Grâce aux réseaux sociaux, le prince Dauphin de Montréal-Nord s'est fait un nom dans l’industrie de la chaussure star de la contre-culture.

À 17 ans, Lujah a ouvert sa première boutique pop-up, dans un sous-sol au centre-ville. C’était un succès. Les lignes d’attente de 300 personnes se formaient devant son petit local. 

Le vent dans les voiles, le jeune homme voyait grand, mais des embûches se dressaient sur son chemin.

«Lors du déménagement du local de 300 pieds carrés à plus grand, on s’est fait voler plusieurs milliers de dollars en stock de chaussures. La banque ne voulait rien savoir de me prêter de l’argent. Je n’avais aucun actif et mes parents ne pouvaient pas m’aider non plus», dévoile-t-il.

«Par exemple, si j’avais besoin d’aller chercher une paire chaussure dans le West Island, je ne pouvais pas compter sur mon père pour me donner un lift. Je devais moi-même me payer un Uber et me débrouiller. Cela m’a beaucoup servi pour la suite des choses», relate-t-il.

Rien n’a arrêté sa ferveur. Ni sa couleur de peau ni son âge.

«J’étais vraiment jeune, mais je voulais absolument ouvrir ma boutique. Je n’avais que ça en tête, au point de ne même pas vouloir assister à mon bal de finissants du secondaire, puisque j’étais dans les préparatifs d’ouvrir ma première boutique», se rappelle-t-il.

Centrall : le royaume des chaussures de collections

C’est finalement en juin dernier, en plein cœur de la pandémie, que Lujah, âgé seulement de 20 ans, a ouvert les portes de la boutique Centrall au centre-ville de Montréal, sur la rue Sainte-Catherine.

«Je me devais trouver un nom de magasin qui se disait aussi bien en français qu’en anglais. Centrall rime avec Montréal. Je veux devenir une référence dans le monde des sneakers dans le monde. C’est bon de mettre Montréal sur la map», s’exclame-t-il.

L'inventaire de Centrall est impressionnant : on peut même y trouver une paire de sneakers Dior détaillée à 15 000 $. Les collectionneurs peuvent non seulement acheter des souliers, mais aussi les échanger. Lujah achète également à ses clients des items de collections. 

Plusieurs personnalités locales passent au magasin pour se dénicher une paire de chaussures. 

«Tous les rappeurs de Montréal sont venus. Plusieurs athlètes, dont les joueurs de l’Impact... J’ai aussi des animateurs de télé et même des candidats d’Occupation Double», révèle-t-il.

Il y a à peine deux semaines, Lujah a engagé des employés et ouvert une deuxième boutique Centrall au Carrefour Laval. 

L'histoire finit bien

Vous savez quoi?

Lujah Dauphin vient de Montréal-Nord et cette histoire se termine bien. Pour reprendre les codes du conte : ils eurent beaucoup de... souliers.

(My two cents : à vous, chers politiciens et policiers, j’espère qu’un jour, lorsque Lujah aura le goût de troquer son BIXI pour une voiture de luxe, qu’il n’aura pas à se faire arrêter parce qu’il est jeune, black et riche.)

Fin.
 

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