Une nuit dans l’hôtel-refuge de la Place Dupuis | 24 heures
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Une nuit dans l’hôtel-refuge de la Place Dupuis

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Près de 300 itinérants dorment chaque nuit dans l’hôtel de Place Dupuis, transformé en refuge par la Mission Bon Accueil cet hiver. Notre journaliste Louis-Philippe Messier y est allé incognito. 

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Après avoir passé au cours des derniers mois une nuit au «Camping Notre-Dame» (qui a été démantelé depuis) et une au refuge installé dans l’ancien YMCA d’Hochelaga, j’avais envie d’aller constater de l’intérieur les conditions dans lesquelles sont logées les personnes itinérantes à l’hôtel-refuge de la Place Dupuis.  

L’Hôtel Place Dupuis a été réquisitionné par la Ville de Montréal pour le convertir en refuge pour personnes en situation d’itinérance, à Montréal, mardi le 15 décembre 2020.

Joël Lemay / Agence QMI

L’Hôtel Place Dupuis a été réquisitionné par la Ville de Montréal pour le convertir en refuge pour personnes en situation d’itinérance, à Montréal, mardi le 15 décembre 2020.

Afin d’éviter d’usurper le lit d’un nécessiteux, je me suis assuré auprès d’une « source » qu’il restait de la place dans le refuge vendredi dernier. Le temps était clément, donc oui, il restait des lits; quand le froid sévit, le refuge affiche parfois complet, et les derniers arrivés se font conduire ailleurs dans le réseau. 

J’ai donc pris un sac avec pyjamas et brosse à dent et me suis dirigé vers l’hôtel situé juste à côté de la station de métro Berri-UQAM, épicentre montréalais de la misère humaine ces jours-ci. Voici quelques observations faites au courant de la soirée et de la nuit.  

L’accueil 

Je me dirige d’abord vers la grande tente chauffante érigée sur la place Émilie-Gamelin. À 19h40, lors de mon arrivée, elle est vide – à l’exception des huit gardiens de sécurité qui semblent périr d’ennui. L’un d’entre eux m’escorte jusqu’au vestibule de l’hôtel, où trois préposés vêtus de combinaisons sanitaires me désinfectent les mains et me posent les sempiternelles questions « covidiennes ». 

Installée derrière une table avec trois collègues, une femme plus que polie, chaleureuse, me demande si c’est ma première fois dans ce refuge. Comme je réponds par l’affirmative, elle me souhaite la bienvenue. Elle me demande une pièce d’identité, ce qui m’étonne; j’avais l’intention d’utiliser un pseudonyme, mais je dois me résigner à mon ennuyeux vrai nom. Elle me tend un billet avec mon numéro de chambre au 19e étage. 

La chambre à laquelle on m'a assigné était au 19e étage de l'hôtel. J'y avais une très belle vue sur le centre-ville de Montréal.

Louis-Philippe Messier / 24 Heures

La chambre à laquelle on m'a assigné était au 19e étage de l'hôtel. J'y avais une très belle vue sur le centre-ville de Montréal.

Pas de repas 

À l’exception d’une bouteille d’eau et d’une barre Cliff remises à l’entrée, il n’y a pas de service de nourriture, contrairement à la plupart des refuges où le repas fait partie de l’expérience. J’ai donc mangé avant, mais j’ignore si mes nombreux voisins ont eu la même occasion. Je n’ai pas eu la chance de discuter avec eux : chacun restait dans sa chambre.   

Gardiens partout 

Il ne manque pas de sécurité dans le refuge. Un gardien m’accompagne jusqu’aux ascenseurs où m’attend un autre gardien qui, à l’aide d’une radio, appelle la nacelle. La porte coulissante s’ouvre sur un autre gardien qui contrôle le panneau. Au 19e étage, je sors et je tombe nez à nez avec, vous l’aurez deviné, un nouveau gardien. Ce dernier me fait signer un registre et m’escorte jusqu’à ma porte de chambre, dont le système de verrouillage a été enlevé. 

Inconnu en « bobettes » 

J’ouvre et je sursaute. Debout au pied de son lit, un vieil homme aux cheveux longs mouillés et en petite tenue me dévisage. Manifestement, il vient de prendre sa douche. Le sort a donc déterminé que cet homme en « bobettes » (carreautées, s’il faut tout vous dire) sera mon cochambreur. Il ne réagit pas à mon bonsoir, fronce les sourcils et regarde ailleurs. Sans montrer d’hostilité, il m’ignore. Il a rompu le silence un peu plus tard pour m’aviser, avec un accent hispanique, que la serviette sur le comptoir de la salle de bain était pour moi, puis de nouveau le mutisme. Nullement loquace, mon colocataire involontaire s’est avéré propre et rangé, discret et silencieux. Malgré le malaise initial, j’ai été chanceux. 

Les chambres comprennent deux lits. Mon cochambreur n'était pas très jasant, mais j'ai eu de la chance : il n'était pas non plus dérangeant du tout.

Louis-Philippe Messier

Les chambres comprennent deux lits. Mon cochambreur n'était pas très jasant, mais j'ai eu de la chance : il n'était pas non plus dérangeant du tout.

Chambre dénudée 

La chambre a été débarrassée de tout, sauf de deux lits et d’une lampe, une seule pour deux, au pied de laquelle se trouve une corbeille pour les déchets. C’est tout. Pas de table de chevet. Pas de fauteuils. Pas de commode. Pas de décoration. Pas de télévision, évidemment. Pas de réseau sans-fil, ce que je trouve dommage : la quasi-totalité des sans-logis n’ont pas d’autre moyen de communication que Messenger avec Facebook sur leurs téléphones. Sans le WiFi, ils sont coupés. Autre détail : la porte de la salle de bain a été retirée afin d’empêcher qu’on s’y enferme. Un cochambreur va au petit coin ? L’autre entend tout. 

La porte de la salle de bain avait été retiré pour que personne ne puisse s'isoler.

Louis-Philippe Messier / 24 Heures

La porte de la salle de bain avait été retiré pour que personne ne puisse s'isoler.

Belle vue 

Ma baie vitrée fait face à la place Émilie-Gamelin. Du 19e étage, la vue est spectaculaire. Je vois en haut à droite au loin la croix du mont Royal et à ma gauche plus bas et plus près l’enseigne lumineuse d’Archambault. Il y a aussi la tour d’Hydro-Québec et la Place Ville-Marie. Je prends quelques minutes pour profiter de cette perspective sur Montréal auquel un Montréalais a rarement droit. Autre qualité indéniable de ce refuge de luxe : c’est chaud et sec, probablement davantage que dans bien des logis. Idem pour les lits moelleux aux draps blancs immaculés : le lecteur moyen de ce reportage ne dort probablement pas sur une surface plus confortable. 

La chambre à laquelle on m'a assigné était au 19e étage de l'hôtel. J'y avais une très belle vue sur le centre-ville de Montréal.

Louis-Philippe Messier / 24 Heures

La chambre à laquelle on m'a assigné était au 19e étage de l'hôtel. J'y avais une très belle vue sur le centre-ville de Montréal.

Repos 

Mon cochambreur s’endort tôt. Ses ronflements n’ont rien de tonitruants. Décidément, je suis bien tombé. Dès 6h30, deux gardes nous réveillent en franglais, ils cognent, entrent et allument la lumière. Je plie bagage et je m’habille. Good morning! Time to go ! Do you speak English? répète plusieurs dizaines de fois un employé qui va de porte à porte pour hâter les gens de partir et qui, manifestement, ne comprend rien lorsque les usagers lui parlent en français. Il appelle l’ascenseur. Dans l’entrée, on me remet une tasse de café et un muffin. Dehors, je côtoie enfin mes voisins invisibles de la nuit. La plupart iront dans un centre de jour dans le Vieux-Port, où on les nourrira et où ils auront accès à l’internet. Puis, ils reviendront dans la tente chauffante. Puis, ils retourneront à l’hôtel, et ainsi de suite, dans certains cas jusqu’au printemps.  

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En résumé 

Chapeau aux employés pour l’accueil professionnel et chaleureux. Étant donné la qualité des matelas et l’ambiance chaude et sèche, il n’est pas exagéré de parler de « refuge de luxe » par comparaison avec les gîtes de fortune habituels avec couchettes et vastes dortoirs. L’omniprésence de dizaines de gardiens, l’absence de portes de salles de bain et de tout ameublement autre que les lits enlèvent plusieurs étoiles à l’expérience hôtelière. Les lecteurs qui redoutent que les sans-logis de Place Dupuis soient excessivement dorlotés peuvent se rassurer : le réveil à 6h30 et le recommencement continuel de l’itinéraire « centre de jour — tente — hôtel-refuge - centre de jour, etc. » ne manquent pas de rappeler chaque usager à sa condition de vagabond. 

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