Une plateforme pour permettre aux femmes de guérir en écrivant sur leurs traumas | 24 heures
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Une plateforme pour permettre aux femmes de guérir en écrivant sur leurs traumas

Image principale de l'article Guérir des abus sexuels un mot à la fois

BILLET - Réussir à se reconstruire après des agressions sexuelles, c'est admirable. Se servir des outils qu'on a développés pour créer une communauté d'entraide, c'est carrément impressionnant : c'est pour ça que j'ai envie de vous parler de Dihlia Dépeine en cette Journée internationale des droits des femmes.

Le 8 mars, on souligne souvent la contribution de femmes comme Malala Yousafzai, Greta Thunberg ou encore la Dre. Kizzmekia Corbett (googlez-les si vous ne les connaissez pas, c’est un must pour votre culture générale).

Il y a ces femmes qui sont devant les projecteurs et qui usent de leur notoriété pour faire du bien, mais il y a aussi celles qui agissent dans l’ombre. Elles se battent contre vents et marées pour leur propre survie, leurs convictions, et leurs valeurs, elles s’en servent pour aider les autres.

Laissez-moi donc vous présenter Dihlia Dépeine. Elle est poète, écrivaine et fondatrice du groupe Women Healing & Poetry.

Dihlia Dépeine

Courtoisie

Dihlia Dépeine

Un pitch bouleversant

C’est dans le cadre d’un concours pour les femmes entrepreneures issues de la diversité que j'ai fait sa connaissance. À titre d’animatrice à l’émission web LaMatinale.TV, je devais poser des questions à toutes ces femmes qui devaient, sous forme de pitch, parler de leurs entreprises.

Le discours de Dihlia m’a profondément bouleversée et je devais contenir mes larmes devant la caméra et mon super ring light

«Women Healing & Poetry est une plateforme où je réunis une communauté de femmes qui, à travers l’écriture, s’expriment sur n’importe quelle forme d’abus qu’elles ont vécu. Comme je suis passée par l’abus sexuel, je sais à quel point ça peut être thérapeutique», a-t-elle expliqué au jury.

«Si je ne pouvais écrire, je ne serais pas là», a-t-elle renchéri.

Vous comprenez pourquoi j'ai soudainement eu les yeux mouillés.

Dihlia Dépeine

Courtoisie

Dihlia Dépeine

Un lourd secret

L'année 1994 est marquée de douloureux souvenirs pour la poétesse montréalaise d’origine haïtienne. Une connaissance de sa famille l'a agressée sexuellement, ce qui l'a profondément marquée. 

«J’ai fait une tentative de suicide à 14 ans», me confie-t-elle. 

«Mes parents sont hyper stricts, mais je viens d’une famille tissée très serrée et c’était pour moi très difficile de leur dire. Je croyais que j’avais fait quelque chose de mal et je ne savais pas comment amener cette tempête. J’ai donc décidé de garder le secret», dit-elle.

Le tabou d'une communauté

Dihlia me fait comprendre que pour les victimes d’abus sexuels, le spectre du silence qui met de l’ombre sur la dénonciation est excessivement lourd à porter, peu importe l'origine, leur couleur ou l'ethnie. 

Toutefois, j’avais une drôle d’impression que ce tabou persistait davantage dans la communauté noire. Et selon ce qu'elle observe, j'avais raison.

«Dans la communauté noire, c’est grave. C’est mis aux oubliettes. Les adultes veulent que ce soit oublié. Je crois fortement qu’il y a encore plus de jeunes femmes noires abusées, mais qu'elles ne parlent pas », avance Dihlia.

«Statistiquement, on dit qu'une femme sur trois est victime d’abus sexuels et 70% des femmes qui m’ont écrit sur la plateforme sont des femmes noires et ce sont des femmes qui ne se sont jamais confiées. C’est triste. Elles ne paraissent donc pas dans les statistiques», indique-t-elle. 

La plume comme outil de guérison

Un jour, Dihlia a décidé d'écrire à son agresseur une lettre pour entamer son processus de guérison.

«Je n’ai évidemment pas reçu de réponse. Mon écriture m’a permis de mettre des mots sur mes douleurs. C’était mon moyen de lui dire qu’il devait réfléchir à la conséquence de ses actes», dévoile-t-elle.

«L’écriture m’a amené à la consultation, à la thérapie, à obtenir de l’aide d’un psychologue et d’une coach de vie. J’ai vraiment été chercher de l’aide. J’ai beaucoup travaillé sur ma personne», poursuit-elle.

Dihlia a décidé de ne pas porter plainte contre lui, et avoue que la dénonciation est le processus le plus difficile pour une victime.

«C’est terrible. J’ai fait l’exercice avec un ami policier et c’est incroyablement dur de répondre à toutes ces questions qui te replongent dans ton passé», admet-elle.

C’est âgée dans la trentaine qu’elle décide plutôt de panser ses cicatrices laissées par le viol avec une arme ultime : sa plume.

«Le 28 octobre 2018, c’est au lancement de mon recueil de poèmes Ma traversée, que j’ai tout dévoilé à ma famille. Ils ont tous été pris de court. Surtout mon plus grand frère qui voulait tuer celui qui m’avait fait ça et mon père qui pleurait», raconte-t-elle.

«C’est aussi à ce moment qu’est née la plateforme Women Healing & Poetry. La même soirée, j’ai dit aux femmes de me rejoindre sur ma page Facebook. Des femmes me donnaient des accolades et pleuraient. Elles pleuraient parce que c’était la première qu’elles pouvaient parler de leur abus et de leurs histoires», se souvient-elle.

Le lendemain de son lancement, 100 femmes avait déjà rejoint la page et se confiaient à tour de rôle.

«Il y a des femmes qui ont besoin de support et d’aide. Il y en a beaucoup plus qu’on pense. Elle se sentent constamment jugées et pourtant elles sont des femmes fonctionnelles, mais brisées», constate-t-elle.

«Je leur montre avec l’écriture qu’elles peuvent s’en sortir et que ça va mieux aller. Écrire est guérir, car le dire c’est difficile. Écrire est une façon de libérer ses pensées et si je peux l’amener à le faire, c’est que j’ai fait quelque chose de bien», conclut-elle. 

Cette histoire, c'est l'une des raisons pour lesquelles je m’entête à dire qu’on devrait célébrer la femme 365 jours par année. Dihlia merci de mettre de la lumière dans nos cœurs, dans nos esprits, dans nos âmes.