La pêche au Canada est-elle aussi dévastatrice que le prétend «Seaspiracy»? | 24 heures
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La pêche au Canada est-elle aussi dévastatrice que le prétend «Seaspiracy»?

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Photomontage Julie Verville

Depuis sa mise en ligne sur Netflix, la documentaire Seaspiracy a créé une onde de choc. On y fait le malheureux portrait d’une industrie de pêche commerciale hors de contrôle qui détruit tout sur son passage, impunément, et parfois même en violant les droits humains.

À la fin du visionnement, un seul constat est possible: on doit arrêter de manger du poisson pour sauver l’océan. 

Le film a toutefois été vivement critiqué par plusieurs experts d’ici et d’ailleurs pour son sensationnalisme, son interprétation erronée de certaines données et ses conclusions catastrophiques.  

On a décidé de faire le point avec Sandra Gauthier, la fondatrice de Fourchette bleue, une écoétiquette qui encourage les consommateurs à manger des espèces de poissons méconnues du Saint-Laurent dans une perspective de développement durable et de biodiversité. On lui a demandé comment se passe la pêche au Québec et si c’est possible de consommer du poisson de façon responsable. 

Qu’avez-vous pensé de Seaspiracy? 

Toute l’équipe ici, on l’a regardé ensemble (on est en zone jaune, on peut!) et ce qui est ressorti c’est comment ça manquait de nuances. Le point où on était très contents, c’est de se rendre compte comment, au Canada, nos pêcheries à nous sont bien gérées. On a un ministère qui s’appelle Pêches et Océans Canada, donc on a un ministère qui est dédié uniquement aux pêcheries et la moitié du ministère est un département dédié aux sciences marines, donc ça, c’est gagnant et ça fait une grosse protection de nos biomasses. 

Vous voulez dire que ce qui est montré dans le documentaire n’a pas cours partout dans le monde? 

Il y a beaucoup de pays dont il n’a pas parlé. Il aurait pu venir faire un tour au Canada pour savoir c’est quoi la gestion ici. Il a pris les pires cas, les plus problématiques, et en a fait une démonstration, sans jamais mentionner qu’à d’autres endroits ce n’est pas comme ça. 

Qu’est-ce qui est différent ici? 

On a une gestion des stocks. On a des pêcheurs qui ont des permis de pêche et des quotas établis en fonction de l’évaluation qu’on a fait de la biomasse. 

Qu’est-ce qui nous garantit que ces quotas sont respectés? 

On a des observateurs en mer sur les bateaux ou à quai. C’est obligatoire. Donc quand le bateau arrive l’observateur vérifie ce qui est déchargé du bateau. Chaque débarquement est vérifié. 

Est-ce qu’il y a tout de même des pêcheurs qui ne respectent pas leurs quotas? 

Oui, ça arrive. C’est public. Vous pouvez trouver sur internet le nom des pêcheurs, l’infraction qu’ils ont commise et l’amende qu’ils ont payée. C’est très peu pour des choses pas très graves comparativement à ce qu’on voit dans ce documentaire-là. On peut voir que tel pêcheur a contrevenu à la loi en ayant à bord une capture de 8 homards, par exemple. C’est presque drôle des fois. On est loin, loin de ce qu’il se passe dans le documentaire. 

Est-ce qu’on a de la surpêche au Canada?
Non ça n’existe pas ici. 

Est-ce qu’on utilise des dragues? 

On n’en a pratiquement plus. Il existe deux espèces de mollusques qui sont pêchées à la drague au Québec: le pétoncle et le concombre de mer. Les chercheurs ont beaucoup travaillé sur ces engins de pêche et, de plus en plus, la drague est remplacée par une drague hydraulique. Plutôt que d’enfoncer des lames dans le sol on le fait avec des jets d’eau. Ce n'est pas parfait et les chercheurs sont là-dessus en ce moment. Dans notre secteur à nous, dans le nord de la Gaspésie, il n’y a plus de drague depuis quelques années. 

D’accord alors nos pratiques de pêche au Québec et au Canada ne sont pas similaires à ce qui est montré dans Seaspiracy. Mais quand je vais à l’épicerie, est-ce que le poisson que j’achète a été pêché ici?

Ça dépend. Qu’est-ce que vous achetez?

Du saumon, souvent. 

Alors non, il n’y a pas de saumon ici. Le saumon qu’on consomme, principalement, c’est du saumon d’élevage. On n’en a pas au Québec. Le plus proche c’est au Nouveau-Brunswick, sinon c’est en Amérique du Sud.  

En fait, maintenant que j’y pense, la plupart des poissons ou fruits de mer que j’achète ne proviennent probablement pas du Québec. 

Moi, j’habite à Saint-Anne-des-Monts en Gaspésie. À mon épicerie, je trouve principalement des crevettes asiatiques. Trouvez l’erreur. Les crevettes nordiques, il y juste un petit sac au fond du congélateur. 

Comment c’est possible? 

Ce sont de grandes chaînes et elles achètent en gros. Ensuite, il faut les revendre et quel prix est acceptable? Qu’est-ce que les gens sont prêts à payer? On parle de deux produits différents: une crevette d’élevage ou une crevette sauvage qui provient des eaux du Saint-Laurent. Vous voulez manger laquelle ce soir? On parle d’un produit bas de gamme versus un produit haut de gamme. Les Québécois, on est habitués à manger du poisson pas cher. Nos poissons du Saint-Laurent, c’est des poissons haut de gamme qui se vendent plus cher. Les Européens, les Japonais, les Américains sont prêts à payer plus cher pour nos poissons du Québec. On exporte notre poisson haut de gamme vers l’étranger. 

C’est quoi notre poisson haut de gamme? 

Le flétan atlantique, le turbot, le homard, le crabe des neiges, la crevette, nos pétoncles, les oursins verts, le concombre de mer, le merlu argenté, l’aiglefin... je peux continuer. On évalue chaque année autour de 90 espèces dans le Saint-Laurent qu’on considère comestibles et on en garde sur la liste 30-40 chaque année. 

Est-ce que ce serait envisageable que les Québécois mangent du poisson québécois?  

Oui, à l’heure actuelle on importe plus de l’étranger que ce qu’on exporte ailleurs. On serait capables de manger tout ce que nos pêcheurs sortent et on n’en aurait pas encore assez. Donc on serait capables de diminuer de beaucoup notre importation de produits étrangers. Et il faut considérer aussi tout le transport que ça génère, les émissions de GES et l’impact sur les changements climatiques que ce transport de poisson-là a. 

Comment je fais pour savoir si le poisson que j’achète vient du Québec? 

Il faut choisir des espèces issues du Saint-Laurent. On sait donc que c’est géré par Pêches et Océan Canada donc avec des mesures très saines pour la gestion de nos stocks. 

Mais comment je fais pour savoir qu’il vient vraiment du Saint-Laurent? 

Au Québec et on Canada, on n’a pas une grande expertise en traçabilité. Il faut qu’on travaille très fort là-dessus parce que c’est la traçabilité qui va vous permettre en tant que consommateur de savoir il vient d’où votre poisson. À l’heure actuelle c’est l’une de nos grosses lacunes au Canada. 

Vous n’avez pas le choix de vous fier à ce qui est écrit. Mais tout le monde n’est pas mauvais et tout le monde ne ment pas. Si vous arrivez à l’épicerie et que c’est écrit turbot frais, il y a de très bonnes chances que votre turbot vienne d’ici. 

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