Billet : voici pourquoi une partie de la communauté haïtienne est sceptique par rapport au vaccin | 24 heures
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Billet : voici pourquoi une partie de la communauté haïtienne est sceptique par rapport au vaccin

Image principale de l'article Communauté haïtienne : d'où vient le scepticisme?
Photomontage Julie Verville

Quand tu fais partie de la communauté haïtienne montréalaise, tu te rends rapidement compte qu’il existe un scepticisme autour du vaccin de la COVID-19. J’en sais quelque chose.

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Du point de vue des personnes québécoises de souche qui m’entourent, c’est totalement insensé si l’on suit la logique suivante : plus on est de personnes à se faire vacciner pour combattre le virus, plus vite on retrouvera une vie normale. «Faut pas la tête à Papineau!» m’a-t-on dit.

J’ai tâté le terrain. Ma mère est dans la fin cinquantaine et travaille comme adjointe administrative dans un hôpital. Tous les jours, elle accueille des malades potentiellement atteints de la bibitte COVID-19. De plus, elle est une survivante du cancer, diabétique et elle vit aux côtés de son conjoint septuagénaire. Elle détient toutes les raisons pour se faire vacciner.

Pourtant, la première fois que je lui ai demandé si elle allait se faire administrer le Moderna ou le Pfizer, son NON fut catégorique. 

J’ai ensuite fait un sondage auprès de 1000 abonnés sur mes réseaux sociaux. Un petit échantillon, certes, mais des réponses étonnantes, qui font comprendre les raisons de cette réticence au vaccin : plus de la moitié portaient le traumatisme historique.

Le traumatisme historique du pays d’origine

«Historiquement parlant, à travers le tiers-monde, on a expérimenté des vaccins et des médicaments sur les communautés noires et Haïti en a fait partie», explique Maud Pierre-Pierre, présidente du Ralliement des infirmières et infirmières auxiliaires haïtiennes à Montréal.

D'ailleurs, une ingénieure d’origine haïtienne m’a aussi écrit : «Je suis mitigée. En tant qu’ingénieure je dois faire confiance à la science, mais l’histoire a montré à maintes reprises que les communautés noires (pas seulement les Haïtiens) se sont faites utiliser comme cobayes sans le savoir...»

Et elle a raison. 

Je vous invite à faire des recherches sur le sujet. Des compagnies pharmaceutiques ont testé des médicaments et des vaccins dans des pays africains et des Antilles, au détriment de la sécurité des patients. 

Pfizer a même fait l’objet d’une poursuite, en 2001, pour avoir testé un antibiotique destiné à lutter contre la méningite sur des enfants nigérians, «sans leur consentement éclairé». Onze enfants sont décédés lors de l'essai clinique. Après une entente à l'amiable, Pfizer a finalement dédommagé les familles des victimes.

L'article L'Afrique, cobaye du Big Pharma, publié dans le Monde diplomatique, relève d'ailleurs que plusieurs facteurs favorisent «le contournement des principes éthiques» des pharmaceutiques en Afrique : des réglementations médicales qui datent de l'époque coloniale, les coûts jusqu'à cinq fois moindres pour mener des tests, la fréquence élevée de maladies notamment infectieuses, ou encore la détresse de patients vu la faiblesse des structures sanitaires locales, qui les rend vulnérables. 

Dans les années 80 et 90, il y a eu également le scandale du sang contaminé. GOOGLEZ ÇA. Plusieurs Haïtiens ont été atteints du VIH après avoir reçu des transfusions sanguines. Rien pour aider à faire confiance à la médecine des pays industrialisés. 

Je comprends donc pourquoi ma mère me racontait que les Haïtiens étaient traités comme des rats de laboratoire. 

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Renverser les croyances

ATTENTION, je ne dis pas de ne pas prendre le vaccin pour combattre la COVID-19. Je veux simplement expliquer l’origine du traumatisme culturel de certaines communautés qui résistent à prendre le vaccin.  

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas dans un pays du tiers-monde et que Blancs comme Noirs se retrouvent sur le même bateau : celui de la pandémie de COVID-19. 

Comme l’explique Mme Pierre-Pierre, les Haïtiens qui ne font pas totalement confiance au système de santé se sont plutôt tournés vers des alternatives de médecine naturelle. Toutefois, ce n’est pas assez.

«Pour contrer ce virus, j’entends dire qu’on doit boire du thé au clou de girofle, plutôt que [de prendre] le vaccin. Je leur dis sur le terrain de faire les deux! Il faut se faire vacciner pour mettre toutes les chances de notre côté», rapporte-t-elle.

Depuis le début de la pandémie, tous les samedis après-midi, Mme Pierre-Pierre prend le micro de Radio Centre-Ville au 102,3 FM à l’émission Équipe haïtienne, pour sensibiliser la communauté.

«On aborde différents sujets de santé et on insiste sur le fait d’aller se faire vacciner. Comme on est plusieurs à travailler dans le système de santé, on est très susceptibles de l’attraper et d’en mourir. Plusieurs sont tombés au combat», rappelle-t-elle.

Selon elle, ces travailleurs de première ligne, qui sont les piliers de la lutte contre ce satané virus, ont besoin de se faire rassurer.

«Il faut continuer à leur répéter sans cesse que le vaccin va empêcher de développer les symptômes les plus graves de la maladie. À Montréal-Nord, il y a même du porte-à-porte pour sensibiliser et ne pas alimenter les phobies», dévoile-t-elle. 

Comme quoi les traumatismes d’une société peuvent encore se faire ressentir, mais des leaders de ma communauté sonnent l’alarme : une alarme pour sauver ceux qui soignent les Québécois. 

Oh et by the way, ma mère a finalement reçu la semaine dernière le vaccin Pfizer et mon cœur de fille est soulagé. 

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