Irving Whale, le fantôme d'un naufrage qui hante les plages des îles de la Madeleine | 24 heures
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Irving Whale, le fantôme d'un naufrage qui hante les plages des îles de la Madeleine

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En 1970, le navire Irving Whale, qui transportait du mazout et des substances toxiques, s’échouait aux îles de la Madeleine. Le naufrage a provoqué une marée noire. Le sable contaminé a été mis dans des sacs qui ont été enterrés dans des dunes. Cinquante ans plus tard, ces sacs ont refait surface à cause de l'érosion côtière, au grand dam des Madelinots.

Roberto Chevarie se bat pour que ce naufrage ne soit pas oublié. Le résident des îles reproche à Irving, le conglomérat néo-brunswickois à qui appartenait le bateau, de ne pas avoir pris ses responsabilités à la suite de l'accident dont les impacts se font toujours ressentir. 

«Je trouve ça un peu scandaleux, parce que c’est de la pollution qui a eu lieu sous leur responsabilité et ils s’en sont lavé les mains», regrette-t-il.

Près de 200 000 sacs       

C'est en septembre 1970 que la barge remplie de «bunker C», un mazout lourd, sombre dans le golfe du Saint-Laurent, provoquant une marée noire qui atteint rapidement les îles de la Madeleine. 

La Garde côtière engage des Madelinots pour mettre le sable contaminé par le pétrole dans des sacs de plastique et enterrer ces sacs dans les dunes, aux îles de la Madeleine. Entre 150 000 et 200 000 sacs auraient été enfouis sur 80 km de côte, sans être répertoriés, selon les estimations. Autre époque, autres mœurs. 

Ce que l’on n’avait pas prévu, c’est que l’érosion côtière ferait son œuvre en déterrant des sacs. 

«Ici, avec les changements climatiques, c’est épouvantable, ce qu’on perd comme dunes», souligne Léonard Chevrier. Pour que cette histoire ne soit jamais oubliée, le sexagénaire conserve des sacs, vides, mais encore odorants et tachés de noir et de jaune. 

Un sac plastique retrouvé par Léonard Chevrier près du littoral.

Courtoisie Léonard Chevrier

Un sac plastique retrouvé par Léonard Chevrier près du littoral.

«On les trouve l’automne, l’hiver, après les tempêtes, explique celui qui est déjà tombé sur un filon de 120 sacs en se promenant en vélo de montagne. 

«Combien sont retournés à la mer? Est-ce qu’il y a des enfants qui ont joué dedans avec des jouets en plastique?» demande celui qui a créé le collectif Madelinots en alerte. La réponse est oui.  

Roberto Chevarie avait 9 ans lors du «nettoyage», en 1970. 

«On jouait dedans, j’oserais presque te dire qu’on en a pris dans nos mains, se souvient-il. On ne savait pas ce que c’était. Du goudron, qu’est-ce que ça voulait dire, pour nous?» 

Que faire du reste des sacs?       

Des dizaines de milliers de sacs se trouveraient encore sous le sable. Depuis 1996, 8726 sacs ont été signalés à la Garde côtière. Impossible de savoir combien il y en a eu avant 1996. 

De grands feux ont déjà été allumés à deux reprises sur les plages pour se débarrasser des sacs, raconte le journaliste Gervais Pomerleau dans son livre La conspiration du silence.  

Aujourd’hui, quand on trouve des sacs, ils sont excavés et envoyés sur le continent dans des centres d'incinération à très haute température. 

Lorsqu’un sac est retrouvé, la Garde côtière recommande par ailleurs de contacter son centre d’appel, au 1 800 363-4735. 

Une substance inquiétante dans le bateau       

L'Irving Whale ne transportait pas que du mazout. Dans les années 1990, la compagnie a révélé que le bateau contenait aussi 7500 kg d’une substance hautement toxique: des BPC, ou biphényles polychlorés.  

Les BPC ont été interdits au Canada en 1977, quelques années après le naufrage. Ils étaient notamment utilisés dans les transformateurs, les condensateurs, ou encore comme additifs dans la peinture.  

Les BPC, c'est «vraiment un truc infâme», insiste Émilien Pelletier, ancien professeur en écotoxicologie de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). «Ils pouvaient être bioaccumulés par les organismes marins, terrestres, et les humains», résume l’auteur du livre Le fantôme de l’Irving Whale.  

Les BPC sont classés «probablement cancérigènes» pour l’humain par le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).  

La Santé publique et la Garde côtière assurent que les analyses réalisées depuis la fin des années 1990 n'ont révélé aucune trace significative de BPC dans l’eau des puits ou dans le sable contenu dans les sacs. 

En théorie, pourtant, selon des experts en biochimie et en écotoxicologie, des BPC devraient toujours se retrouver dans les sacs de sable. «Bien enfermé, c’est presque éternel, ça va rester là sans aucun changement pendant 50 ou même 100 ans», explique Émilien Pelletier. 

Le bateau repêché aux frais du gouvernement       

Si l’épave de l'Irving Whale n'est plus au fond de l’eau aujourd'hui, elle y est restée vraiment longtemps. À l’époque où le navire a sombré, il ne se trouvait pas en eaux canadiennes, et rien n’obligeait la compagnie Irving à le récupérer. 

L’Irving Whale a finalement été repêché en 1996. Et c'est le gouvernement canadien qui a payé la facture de 42 millions de dollars. Après avoir été poursuivie par le fédéral, Irving, dont le propriétaire fait partie des 10 personnes les plus riches du Canada, a finalement accepté de payer 5 millions de dollars à l'État. 

«C’est le contribuable qui a payé et, finalement, [Irving] en tire à nouveau profit», regrette Roberto Chevarie. Ce dernier souhaite que plus jamais un tel accident ne se produise aux îles de la Madeleine. 

L'épave de l'Irving Whale a été repêchée, rénovée puis rebaptisée Atlantic Sea Lion, visible ici avant sa restauration.

Courtoisie Mac Mackay

L'épave de l'Irving Whale a été repêchée, rénovée puis rebaptisée Atlantic Sea Lion, visible ici avant sa restauration.

Le bateau, depuis, a été restauré. Appartenant toujours à Irving, il porte aujourd'hui le nom d'Atlantic Sea Lion.  

La compagnie J.D. Irving Limited n’a pas donné suite à nos demandes d'entrevue.