La chaleur tue, même au Québec : il faut agir si on veut survivre au réchauffement climatique | 24 heures
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La chaleur tue, même au Québec : il faut agir si on veut survivre au réchauffement climatique

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Illustration Romain Lasser

D’ici 2090, 147 000 personnes mourront à cause du réchauffement climatique au Québec. La chaleur est un des événements météorologiques les plus meurtriers. Pourquoi et comment pouvons-nous y survivre ?  

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Retour en arrière : nous sommes au début du mois de juillet 2018 lors d’un été qui, on l’apprendra plus tard, sera le plus chaud en 146 ans.

Depuis plusieurs jours, les météorologues et les médias préviennent qu’une vague de chaleur extrême s’abattra sur le Québec. 

À Montréal, le mercure oscille autour de 35 °C. Des pompiers et des policiers sont mobilisés pour faire du porte-à-porte. 

Dans un logement social près du centre-ville, ils découvrent une dame âgée et confuse qui souffre clairement d’un coup de chaleur, une scène qui revient souvent dans leur quotidien estival.  

«Il faisait au moins 40 °C dans son appartement», se souvient la paramédic Marie-Pier Bouffard, dépêchée sur place. 

Illustration Romain Lasser

La chaleur était telle que la dame faisait de la fièvre. «Elle s’était mis une tuque, un gros chandail, des gants», raconte Marie-Pier, qui tente alors de convaincre la femme de se dévêtir un peu et de sortir sur son balcon. 

«Elle ne parlait ni français ni anglais», dit-elle.  

Après plusieurs minutes et l’aide in extremis d’un traducteur, la femme a finalement accepté d’être transportée à l’hôpital où elle a pu recevoir des soins. 

L’intervention des pompiers et de Marie-Pier lui a probablement sauvé la vie. Mais cet été-là, 125 personnes sont mortes en lien avec la chaleur, dont 70 à Montréal. 

«On n’arrêtait pas de travailler, on était débordés d’appels», se rappelle Marie-Pier, qui n’avait que 23 ans à l’époque.  

Marie-Pier Bouffard

Joël Lemay / Agence QMI

Marie-Pier Bouffard

 

Plus de chaleur à venir dans les prochaines années  

Au cours des prochaines années, les températures extrêmement chaudes deviendront plus fréquentes et plus intenses, selon Environnement et Changement climatique Canada. 

Montréal pourrait compter jusqu’à 75 journées de chaleur extrême par année si le réchauffement climatique se poursuit et atteint 4 °C. 

D’après l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), pas moins de 147 000 personnes mourront à cause du réchauffement climatique au Québec d’ici 2090. «La chaleur, c’est un des événements météo les plus meurtriers, sous-estimés et sournois», souligne le météorologue d’Environnement Canada, Steve Boily. 

Et les canicules ne sont que la pointe de l’iceberg. Dès que la température augmente, les décès suivent. 

«La majorité des décès dus à la chaleur ne sont pas liés aux périodes de chaleur extrême. Ça veut dire que le risque de décès augmente très lentement à partir d’environ 15 °C, et plus rapidement à partir d’environ 27-30 °C», explique le Dr David Kaiser, chef médical de l’équipe Environnements urbains et santé des populations à la Direction de santé publique (DSP) de Montréal.  

Illustration Romain Lasser

Le médecin se souvient bien de l’été 2018 et, surtout, du «méga travail de documentation» qui s’est ensuivi. «Il y a des gens qui ont épluché plusieurs centaines de dossiers médicaux pour s’assurer que le travail qu’on a fait pendant la canicule permettait vraiment d’identifier les personnes impactées par la chaleur», dit-il. 

C’est que la DSP surveille activement les impacts de la chaleur, analyse les données recueillies et s’améliore sans cesse. 

Le système de surveillance a été mis sur pied lors de la vague de chaleur de 2010 où environ 280 personnes ont perdu la vie au Québec, dont plus d’une centaine à Montréal. 

«On demande à Urgences-santé et aux hôpitaux de nous aviser si quelqu’un se présente avec un coup de chaleur. S’il habite dans un bâtiment où il y a plusieurs autres personnes qui peuvent être à risque, ça peut nous amener à faire une intervention», explique-t-il. 

Ce système a probablement permis de sauver des vies lors de la plus importante vague de chaleur qui a suivi, en 2018.  

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«On a vu, à plusieurs reprises, des endroits où quelqu’un, c’est malheureux, décède dans une maison de chambres et qu’on puisse envoyer des intervenants constater qu’il y a plusieurs autres personnes vulnérables, pas de clim, fait valoir le Dr Kaiser. De mettre un autobus devant le bâtiment ou d’amener les gens vers des espaces frais, ça permet sur le coup d’éviter d’autres décès ou impacts sévères.» 

Joël Lemay / Agence QMI

Les plus démunis sont les victimes  

Ces informations, lorsque colligées, permettent aussi de faire le bilan. Grâce à ce travail colossal, on sait maintenant qui sont les personnes qui meurent en raison de la chaleur.  

Ce sont majoritairement des hommes vivant seuls, des personnes âgées, des gens qui ont un trouble de santé mentale, une dépendance à l’alcool ou aux drogues, des problèmes de santé cardiovasculaires ou respiratoires et qui n’ont pas accès à l’air conditionné.  

Bref, les plus démunis. 

«La majorité des victimes habitaient dans des îlots de chaleur, endroits où la température peut être significativement plus élevée qu’ailleurs sur l’île de Montréal», note également la DSP de Montréal dans son bilan des décès de juillet 2018.  

L’été suivant, l’Organisation des Nations unies (ONU) dénonçait d’ailleurs un «apartheid climatique», un monde dans lequel les plus pauvres subissent les pires impacts des changements climatiques.  

«Les moins fortunés sont plus impactés, oui», confirme la paramédic Marie-Pier Bouffard, qui voit la réalité sur le terrain. 

Marie-Pier Bouffard

Joël Lemay / Agence QMI

Marie-Pier Bouffard

«Ceux qui sont plus fortunés ont plus de ressources, comme la clim, une piscine, ils vont sortir et aller au resto ou voir des amis, versus des gens défavorisés qui ne travaillent peut-être pas, ils sont plus à la maison», constate-t-elle. 

C’est ce que dénonçait la députée et co-porte-parole de Québec solidaire Manon Massé dans une publication Facebook lors de la canicule de juin dernier.  

«Quand tu habites dans un 3 et demie en ville, sans climatisation et dans un îlot de chaleur, les nuits sont pas mal plus difficiles [...] Pas de justice climatique sans justice sociale», écrivait-elle. 

Des terrains peu populaires  

En urbanisme, on constate que les logements à prix modique ou simplement plus accessibles sont généralement situés dans des îlots de chaleur. 

«À côté d’une track de chemin de fer, d’une grosse usine, du port de Montréal, d’autoroutes, ce sont des terrains de moins grande valeur marchande, qui seront pris d’assaut par l’Office municipal d’habitation, la Société d’habitation ou d’autres acteurs et coopératives parce que ce sont des terrains résiduels dont personne ne veut pour la construction de condos de luxe», explique l’urbaniste et coordonnateur de la campagne ILEAU du Conseil régional de l'environnement de Montréal, Nilson Zepeda. 

«Des logements construits à proximité de ces nuisances vont subir une forme d’injustice environnementale, d’iniquité flagrante», souligne-t-il. 

L’infirmière clinicienne Marquise Kamgue, qui effectue des visites à domicile chez des patients qui ont des troubles de santé mentale, constate cette injustice au quotidien. 

«Tu vois la misère et la vulnérabilité des personnes», dit-elle. 

Cette année, son équipe s’est cotisée pour acheter un air conditionné à une patiente qui vit au dernier étage d’une habitation à loyer modique (HLM). «Mais elle ne voulait pas. Elle est devenue agressive alors on a laissé tomber. On va la voir chaque jour», précise l’infirmière.  

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L’histoire se répète  

Malgré que les décès aient été moins nombreux en 2018 qu’en 2010, grâce aux efforts concertés de la DSP et de ses partenaires sur le terrain comme Marquise Kamgue, il reste encore du chemin à faire, juge le Dr Kaiser. 

«Ce qui est vraiment frappant et triste, c’est que les gens qui sont morts pendant la canicule de 2018, c’est exactement les mêmes personnes qu’en 2010. Le profil de risque, on le connaît et, malgré ça, on a de la difficulté à intervenir auprès de ces gens-là pour prévenir ces décès-là», déplore-t-il. 

Dr David Kaiser

Archives Agence QMI / Joël Lemay

Dr David Kaiser

L’accélération du réchauffement climatique n’est pas de bon augure. 

«Jusqu’à maintenant, Montréal est assez choyée. On a un climat qui est assez bénin, souligne le Dr Kaiser. Ceci dit, on voit aussi que d’ici 2030, ça va changer et c’est déjà en train de changer rapidement. Ça fait 2-3 années de suite qu’on a ces périodes de chaleur inhabituelles en mai. Toutes les modélisations nous disent qu’on va avoir beaucoup plus de journées chaudes et plus de vagues de chaleur. On voit venir les impacts grandissants avec les changements climatiques et ça fait qu’on a vraiment du travail à faire pour prévenir. On ne va pas pouvoir gérer cinq canicules par année de la même façon qu’on le fait aujourd’hui si on ne change pas l’environnement dans lequel on vit pour prévenir les impacts à la base.» 

La solution passera donc inévitablement par un grand changement environnemental et encore plus de prévention. 

«L’approche de mesures d’urgence est utile afin de prévenir des décès pendant les canicules, mais si on veut réduire le fardeau global lié à la chaleur, il faut implanter des mesures qui permettent de protéger la population tout au long de l’été», conclut-il.