Une cousine à Haïti, une cousine au Canada : deux vies totalement différentes | 24 heures
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Une cousine à Haïti, une cousine au Canada : deux vies totalement différentes

Image principale de l'article Une cousine à Haïti, une cousine au Canada
Photomontage Marilyne Houde

BILLET - Mercredi matin, ma maman m’a téléphoné pour me dire : «Yo touye Prezidan». Traduction : Ils ont tué le président. Damn, ma cousine ne me mentait pas lorsqu’elle me confiait qu’elle craignait pour sa vie.

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Ma cousine s’appelle Magine Etienne. Elle est la fille de la sœur de ma mère. On a toujours eu un lien spécial. La famille, quoi. Elle est âgée de la trentaine, est mariée et est maman d’une jolie petite fille. Un portrait de famille qui semble tout à fait normal...

De mon côté, je suis aussi une Etienne. (C’est un nom de famille commun comme les Tremblay du Québec - pour votre info, c'est aussi un nom qui provient des maîtres-colons français blancs qui attribuaient leurs noms aux esclaves africains). 

Mais moi, contrairement à Magine, j’ai quitté Haïti pour le Canada alors que je n’étais qu’un bébé. 

Deux cousines, deux réalités 

J’ai constaté que la diaspora haïtienne qui n’est jamais retournée au pays n’a AUCUNE idée du danger auquel font face les Haïtiens tous les jours. J’en fais moi-même partie et malgré mon amour pour Haïti, j’avoue que je ne sais pas ce que c’est de vivre en Haïti. Je ne peux que l’imaginer. 

AFP

Je vis à Montréal depuis 33 ans, et ma vie de privilégiée dans un pays stable me permet de jouir de la liberté de presse. Je peux pratiquer mon métier sans appréhender qu’on me kidnappe ou qu’on me tue. En comparaison, le journaliste Diego Charles a été retrouvé mort assassiné à Haïti le mois dernier.

Le kidnapping, c’est le fléau du moment. Les bandes armées terrorisent le pays. Le Nouvelliste, journal réputé haïtien, a rapporté que, «selon l’ONU les cas de kidnapping ont augmenté de 200%, depuis les 12 derniers mois, en Haïti».  

Des milliers de gens doivent quitter des quartiers où sévissent des gangs et se retrouvent dans des refuges.

AFP

Des milliers de gens doivent quitter des quartiers où sévissent des gangs et se retrouvent dans des refuges.

Justement, Magine me racontait, mot pour mot, cette histoire qui s’est déroulée en avril dernier : 

«On a kidnappé une policière qui travaille au Palais national. On l’a beaucoup maltraitée; on a laissé tomber des graisses de bidons en plastique allumé sur les paumes de ses mains, on l’a violée... Et on a demandé 300 000$ US pour sa libération.»

Sincèrement guys, en lisant ces lignes, des larmes ont brouillé mon regard rivé sur mon écran d’ordinateur. 

Ma cousine a rajouté : «C’est triste. C’est énervant. C’est un beau pays. La température est agréable, mais il y a un mais... L’insécurité est vraiment chiante.»

Une peur que je ne connais pas 

Elle a raison, car trois mois plus tard, c’est au tour du président Jovenel Moïse de mourir assassiné dans sa propre résidence, en plein milieu de la nuit. 

Jovenel Moïse

AFP

Jovenel Moïse

Au Québec, quelle est la dernière fois qu’un ministre ou une personnalité politique s’est fait kidnapper ou tuer? Je crois que ça remonte en 1970, à la crise d’Octobre...

Magine, comme des milliers d’Haïtiens, a peur. Elle a peur de reconduire sa fille à l’école. Elle est effrayée à l’idée de se rendre au marché. Elle s’alarme lorsque son mari doit se rendre au boulot, car elle redoute qu’on le tue sur le chemin du travail. 

J’ai beau être au courant des enjeux sociaux-économiques, avoir discuté politique avec mes oncles, lire des articles du Nouvelliste, me renseigner sur la complexité du concept du néocolonialisme et des relations internationales, discuter avec une bonne amie de la diaspora qui séjourne là-bas... Je ne peux me mettre à la place de ma cousine, ni à la place de mes compatriotes, qui baignent dans ce climat de violence de la capitale haïtienne.

Ici, je ne ressens pas cette peur omniprésente. Cette peur de juste exister. 

De la lumière dans l’adversité  

Malgré l’obscurité qui règnent sur les sièges des gouvernements corrompus, je porte fièrement ma culture, ma langue, mon histoire dans mon cœur et c’est le cas de tous les Haïtiens qui ont croisé mon chemin. 

Je me permets de m’exprimer sur la réalité de la diaspora haïtienne du Québec, en vous partageant que la communauté haïtienne est arrivée ici dans les années de la Révolution tranquille, car on manquait cruellement de professeurs de langue française dans les écoles de la Belle province. Ça, j’en suis fière.

La diaspora haïtienne est grandement impliquée dans le système de santé du Québec. Plusieurs de nos anges gardiens qui veillent sur nos aînés et nos malades sont d’origine haïtienne. Ça, j’en suis fière.

Des athlètes comme Luguentz Dort à la NBA, des artistes comme Régine Chassagne du groupe Arcade Fire, des auteurs comme Dany Laferrière représentent tous le Québec à travers le monde, sans oublier leurs couleurs créoles. Et ça, j’en suis vraiment fière.

Malheureusement, il semble plus facile de célébrer ses origines haïtiennes, loin de son pays.

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