C’est quoi, au fait, être «woke»? Des origines du mot à aujourd’hui | 24 heures
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C’est quoi, au fait, être «woke»? Des origines du mot à aujourd’hui

Image principale de l'article On vous explique les origines de «woke»
Illustration Marilyne Houde

Le terme woke est utilisé à toutes les sauces depuis quelques mois au Québec. Même le premier ministre François Legault nous en a offert sa propre définition. Mais c’est quoi, au juste, être woke? D'où provient ce terme et pourquoi l'utilise-t-on ici? On vous explique. 

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Des origines afro-américaines   

François Legault affirme qu’une personne woke est «quelqu’un qui s’oppose à la défense de la nation québécoise» – et vise très spécifiquement Gabriel Nadeau-Dubois dans le dossier des compétences provinciales. Une proposition audacieuse quand on sait que le mot a ses origines aux États-Unis. 

Selon la définition initiale de 2017 – c’est à ce moment que l’usage de ce néologisme est devenu plus courant et qu’il est entré dans le réputé Oxford English Dictionary –, woke signifie une «personne alerte aux injustices sociales, particulièrement au racisme». 

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«Le terme woke désignait le fait de ne pas rester passif ou de ne pas fermer les yeux devant la ségrégation raciale vécue par les communautés noires américaines, souligne le professeur de sociologie politique à l’UQAM Guillaume Dufour. C'était un terme intimement lié à l'espoir qu'en restant conscients, actifs et éveillés, ces dynamiques de ségrégation pouvaient être nommées, dénoncées et renversées.»

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Un terme utilisé depuis longtemps  

En 1938, le chanteur Huddie Ledbetter, connu sous le nom de Lead Belly, l’a utilisé pour avertir les Afro-Américains qu’ils devaient «rester éveillés, garder les yeux ouverts» («best stay woke, keep their eyes open») à Scottsboro, réputée dangereuse pour les citoyens noirs. La ville de l’Alabama avait été le théâtre, en 1931, du procès inéquitable de neuf jeunes afro-américains âgés de 12 à 20 ans reconnus coupables et condamnés à mort pour le viol de jeunes femmes blanches. 

Le mot a ensuite été défini pour la première fois dans les médias en 1962 par William Melvin Kelley, un romancier à la peau noire qui écrivait sur l’argot afro-américain. Il le définissait alors comme une expression désignant un Afro-Américain «bien informé, conscient et à jour». 

La communauté noire aux États-Unis a continué de l’utiliser en référence au racisme pendant des décennies. 

Black Lives Matter et les réseaux sociaux  

Ce n’est qu’en 2014 que la majorité des gens ont entendu parler du terme woke pour la première fois, avec le mouvement Black Lives Matter (BLM). Ce mot était utilisé lors des manifestations qui ont suivi la mort de Michael Brown, un adolescent noir tué par un policier alors qu’il n’était pas armé. On conseillait aux Afro-Américains de rester vigilants, ou woke, face à la brutalité policière. 

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L’expression s’est ensuite transformée en hashtag (#staywoke) et son utilisation s’est répandue comme une traînée de poudre. On l’utilise aujourd’hui pour toutes sortes de causes: défense des droits des Premières nations, des réfugiés ou de la communauté LGBTQ+.  

Et pourquoi à l'Assemblée nationale?            

Le mot semble cependant s’être perdu dans les guerres culturelles et idéologiques entre la gauche et la droite politique. Résultat: il est maintenant surtout utilisé d’une manière péjorative, souligne Guillaume Dufour. Exactement comme l'a fait François Legault mercredi au Salon bleu. 

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On l’associe désormais plus souvent à des personnes «moralistes, dogmatiques, qui donnent des leçons, qui prônent la culture du bannissement et la rectitude politique», selon une définition qu’en fait Nadine Vincent, professeure au Département de communication de l’Université de Sherbrooke.

En gros, «ce mot est maintenant utilisé de manière péjorative pour insulter les personnes qui ont des valeurs plus progressistes, qui vont plus s’apparenter au spectre de la gauche politique», résume l’étudiante à la maîtrise en linguistique Alexandra Dupuy. 

«Le terme a été remobilisé par des acteurs politiques pour dénoncer ce qu'ils perçoivent comme une surmoralisation de la politique. On trouve des conservateurs pour utiliser le terme ainsi, mais aussi des gens plutôt à gauche sur un ensemble de questions sociales, qui estiment qu'il y a des risques à se présenter toujours comme vertueux en politique et à agir toujours au nom de la vertu», soutient pour sa part Guillaume Dufour. 

Et d’aillleurs, ce qui est particulier avec ce terme, selon Alexandra Dupuy, c’est que les personnes à qui l’on assigne cette étiquette ne s’identifient pas elles-mêmes comme étant wokes, démontrant l’emploi «complètement péjoratif» du mot. 

Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire

Sébastien St-Jean / Agence QMI

Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire

Même Gabriel Nadeau-Dubois, qui a été qualifié de woke par le premier ministre, n’a pas voulu donner sa définition du wokisme jeudi. «Je ne sais pas trop ce que ça veut dire», a-t-il lancé. 

L’usage est roi  

Cette réapproriation du terme woke n'a rien de surprenant. En effet, c'est tout à fait normal qu’un mot change de définition en fonction de l’usage, notent Nadine Vincent et Alexandra Dupuy. 

«Dès que c’est un mot qui désigne une personne, il y a de fortes chances [que sa définition] change à travers le temps. Mais on n’est pas capables de prédire quels mots exactement vont changer de sens», ajoute Alexandra Dupuy. 

On peut ainsi penser au mot boomer qui, à la base, est un terme complètement factuel pour désigner les personnes nées entre les années 1946 et 1966. Mais l’usage récent lui a donné la connotation péjorative que l’on connaît. Même chose pour le mot queer, autrefois une insulte, que la communauté LGBTQ+ s’est réapproprié pour se désigner. 

Photo Agence QMI, Joël Lemay

«Tout dépend vraiment du désir sociétal et de comment les gens utilisent les mots. [C'est ce qui va] définir si le mot va changer de sens pour passer de quelque chose de positif à négatif – ou l’inverse – à travers le temps», précise Alexandra Dupuy. 

«On ne peut rien imposer à l’usage. C’est l’usage qui décide. On ne peut pas imposer des règles à la langue», analyse Nadine Vincent. 

Avec des informations de VOX