Pénurie de main-d'oeuvre : des travailleurs brûlés par le manque de collègues témoignent | 24 heures
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Pénurie de main-d'oeuvre : des travailleurs brûlés par le manque de collègues témoignent

Quand il manque d’employés dans une entreprise, c’est difficile pour les employeurs et les clients... mais aussi pour les travailleurs qui sont là, eux, et qui se retrouvent souvent à devoir faire les tâches de leurs collègues absents en plus des leurs. On a parlé à quelques-unes de ces personnes qui se retrouvent «brûlées» par la pénurie de main-d'œuvre.

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Mathilde*, avocate  

Dans le petit cabinet d’avocats montréalais où Mathilde travaillait jusqu’à tout récemment, les départs d’employés se succédaient rapidement, ce qui augmentait constamment la charge de travail de ceux qui étaient toujours là.  

Illustration Ariane Cloutier

Elle devait s’occuper des nombreux dossiers laissés par ceux qui étaient partis vers un autre emploi, il n’y avait pas de mentor de disponible pour guider les avocats junior – un élément important de leur pratique, selon elle – et son nombre d'heures de travail est passé de 10 à 14 heures par jour. Les réunions entre collègues sont devenues de plus en plus sporadiques. 

En février dernier, après une période qu’elle décrit comme «démotivante» et même «dark», l’avocate de 27 ans a finalement décidé d’aller travailler dans une entreprise internationale. Le tiers des avocats du petit cabinet avaient déjà quitté à ce moment-là. 

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Selon Mathilde, la pénurie de main-d’œuvre dans son domaine s’explique par une tendance où les petits cabinets écopent au profit des grandes entreprises. «Les petits joueurs n’ont pas les moyens d’avoir des initiatives pour retenir les jeunes et compétitionner avec les grosses entreprises qui veulent se former des équipes à l’interne», dit-elle, en s’inspirant de son propre parcours. 

Pour le petit cabinet où elle travaillait, il a été difficile de garder et de recruter des jeunes : ils pouvaient trouver de meilleures conditions ailleurs, autant au niveau du salaire que de l’horaire.  

Jasmine*, technicienne en laboratoire dans une pharmacie  

Jasmine travaille à temps partiel comme technicienne de laboratoire à temps partiel dans une grande chaîne pharmaceutique à Montréal. La femme de 23 ans a vu le milieu évoluer depuis son arrivée il y a quatre ans, alors que le nombre de travailleurs à temps plein dans son labo est passé de six à deux, par manque d’employés disponibles.  

Pour combler ce manque, les 17 employés à temps partiel doivent couvrir les heures et travailler au maximum de leur capacité malgré leurs études, soit en moyenne de 20 à 30 heures par semaine. Il est pourtant recommandé de travailler un maximum de 20 heures par semaine lorsqu’on est aux études à temps plein. «On n’a aucune marge de manœuvre pour se faire remplacer», déplore Jasmine. 

Illustration Ariane Cloutier

Quand elles se retrouvent en manque d’employés, certaines pharmacies utilisent même l’application BeLocum, qui met en liaison des travailleurs de plusieurs domaines avec des employeurs, pour des contrats d’une journée sans obligation. 

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Jasmine utilise elle-même l’application à l’occasion, surtout l’été lorsqu’elle n’a pas d’école. Elle remarque que ça peut créer des inégalités entre les diverses classes d’employés.  

«Je suis payée 17$ [en temps normal] mais quand je fais un remplacement [avec l’application], je suis payée 24$. Pour le même travail... Des gens font ça à temps plein», dit-elle. 

«Il commence à y avoir un problème. T’offres le même emploi, mais à un salaire [plus] compétitif et [les gens font leur] propre horaire», indique-t-elle. 

Le sentiment d’appartenance à un groupe peut cela dit en être affecté, explique Jasmine, puisque les employés sont toujours en rotation. 

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Xavier*, employé dans un centre d’appels  

Xavier travaille depuis près de six ans en service à la clientèle dans un centre d’appels de la Ville de Montréal. En ce moment, il manque de personnel au point où l’environnement est devenu, selon ses mots, «anxiogène».  

«Les tâches augmentent, mais pas les ressources. Ça crée beaucoup de fatigue dans l’équipe», raconte l’homme début trentaine, qui a perdu trois collègues en raison d’arrêts de travail récents, un scénario qu’il n’avait jamais vécu depuis son embauche. 

Illustration Ariane Cloutier

Depuis le retour au travail en présentiel, il remarque des signes d’anxiété chez ses collègues. Certains marchent plus vite, d’autres répondent de plus en plus sec. Par manque de ressources dans d’autres départements, des employés se tournent vers le sien pour obtenir de l'aide.  

Le temps de réponse aux clients ne cesse de s’accroitre. «Pour nous, le standard est de répondre dans la journée. Maintenant, on rappelle les gens de 5 à 8 jours plus tard, ce qui est assez ridicule», raconte Xavier.  

Et c’est difficile, dans ces circonstances, de tourner la page après une journée au boulot. «Ce qui est difficile, c’est de ne pas ramener la job à la maison. Penser à ce que tu as à faire, les rappels... C’est rushant.» 

C’est pour toutes ces raisons que Xavier a demandé à son employeur de travailler quatre jours par semaine pour le prochain mois. 

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«C’était soit ça ou je partais en arrêt de travail», raconte-t-il. Si je continu[ais] à long terme, ça deviendrait dangereux pour ma santé mentale.» 

Selon lui, justifier ce problème d’effectifs uniquement par la pandémie est inexact. «La COVID-19 a le dos large», déplore-t-il. 

Maxime*, directeur de l’hébergement dans un hôtel   

Comme directeur de l’hébergement dans un hôtel à Mont-Tremblant, Maxime est à une place de choix pour constater les conséquences du manque de main-d’œuvre. En plus de sa charge de travail personnelle – s'occuper des ressources humaines, faire les paies et aider les superviseurs –, il doit maintenant combler plusieurs postes comme la réception le soir et faire de l’inspection de chambres.  

Résultat? Le jeune homme de 26 ans dit avoir travaillé pas moins de 75 heures dernièrement, même si son salaire reste inchangé.  

Il a dit avoir travaillé de 8h à 23 heures tous les jours les deux dernières semaines. «Je vais tougher, t’inquiète. C’est juste câlissement tough», nous a-t-il dit, ajoutant que «la job est crissement demandante».  

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Maxime assure que l’ambiance est vraiment «cool» là où il travaille. Et c’est pourquoi il s’explique mal pourquoi les employés ne restent pas longtemps, ni le peu de candidatures reçues. «Je me fais choker 3 ou 4 entrevues par semaine», exprime-t-il dans l’incompréhension. 

Le jeune homme a de la difficulté à donner une explication à la pénurie de main-d’œuvre dans son secteur. Le trop grand nombre d’hôtels sur le marché est une possibilité, mais une autre lui vient en tête : le logement. Plusieurs candidats viennent de Montréal et ne réussissent pas à trouver un endroit où habiter à Mont-Tremblant. 

Comme solution, Maxime envisage d’engager par exemple des Français qui possèdent un permis vacances-travail. «On essaie de trouver une solution pour bloquer trois ou quatre chambres dans le bas de l’hôtel pour ce que soit comme des appartements pour nos employés.» 

Élie, cuisinier dans un restaurant  

Élie Madison, 32 ans, travaille comme cuisinier depuis près de 8 ans, mais à force de travailler dans des cuisines short staff, sa passion s’est effritée. 

Un mois avant la pandémie, il a quitté son emploi de cuisinier à l’Hôtel Le St-James, dans le Vieux-Montréal, afin d’aller épauler son ami cuisinier ans une résidence pour personnes âgées. Il a constaté à quel point le manque de collègues pouvait être épuisant.  

Élie Madison

Dominick Gravel/Agence QMI

Élie Madison

«Ç’a toujours été la panique de A à Z», raconte-t-il. Rares étaient les journées où il travaillait avec tous les membres de son équipe car ils ne se pointaient pas. 

Il a continué à persévérer même s’il n’appréciait pas les conditions. «J’avais un poste et je ne pouvais pas laisser mes personnes âgées toutes seules», explique-t-il. 

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Mais cet acharnement n’a pas été sans prix. «Ç’a affecté ma santé mentale. Mes problèmes de consommation ont refait surface. J’ai [dû faire] une désintoxication», détaille celui consommait des anxiolytiques afin de diminuer son anxiété. 

«Avec les conditions de travail qu’on a, on se coupe, on se brûle, on fait des shifts de 12h par jour. À un moment donné, la passion disparait», ajoute-t-il. 

Après quelques réflexions, il a réalisé qu’il devait démissionner. «J’en avais assez», résume celui qui est maintenant cuisinier au restaurant Le Xavier à Terrebonne, où il apprécie ses conditions de travail. 

Selon lui, il est important de «repenser» le milieu de la restauration, car sans ça, la pénurie de main-d’œuvre dans son secteur s’exacerbera.

Marc-André, répartiteur dans une entreprise de construction  

Marc-André est répartiteur dans une entreprise de construction à Laval depuis sept ans, pour laquelle il doit s’assurer du bon déroulement des livraisons de matériaux sur les chantiers. Le manque de bras pour effectuer les tâches n’est pas nouveau pour lui, mais depuis peu, il se rend compte qu'il doit être vigilant parce que son employeur manque tellement d'employés qu'il offre à de nouvelles recrues un salaire plus haut que le sien. 

«Sur [le site de recrutement] Indeed, il y avait un poste affiché [par notre entreprise] pour faire ce que je fais. Nos patrons l’avaient affiché à 28$/heure. Ça fait sept ans que je suis là et je n’ai jamais eu ça», raconte-t-il. 

Après qu’il l’ait signalé, son employeur lui a rétorqué que «c’était une erreur», ce dont il doute. 

Marc-André a vécu une autre expérience similaire au cours des dernières semaines alors qu’une employée âgée de 21 ans a obtenu un salaire identique au sien, et ce, même si elle n’a aucune expérience dans l’entreprise. 

Certaines journées, l’envie de puncher à la sortie et ne jamais revenir lui vient à l’esprit. Surtout que depuis quelques mois, le répartiteur âgé de 26 ans se fait de plus en plus contacter par des chasseurs de têtes, ces experts en recrutement, qui veulent connaître son intérêt pour des postes dans d’autres compagnies.  

Marc-André considère toutefois qu’il est important de bien «peser les pour et les contre» avant de démissionner, car le salaire proposé est souvent plus élevé, mais les vacances et avantages sociaux ne sont pas nécessairement comparables, explique-t-il. 

*La plupart des personnes qui nous ont parlé tenaient à le faire sous le couvert de l’anonymat pour ne pas affecter leur relation avec leur employeur. Nous avons donc conservé uniquement les prénoms dans la majorité des cas, et ceux suivis d’une astérisque sont fictifs.  

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