Les policiers devraient-ils être les premiers à arriver auprès des personnes en crise de santé mentale? | 24 heures
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Les policiers devraient-ils être les premiers à arriver auprès des personnes en crise de santé mentale?

Image principale de l'article Les policiers arrivent toujours en premier
Photo d’archives, Pascal Girard

Quand on compose le 911 parce qu’une personne est en crise en lien avec ses troubles de santé mentale, c’est la police qui cogne à sa porte ou qui va à sa rencontre dans la rue. Peu importe qu’elle soit en psychose, suicidaire ou schizophrène, qu’elle ait commis des délits ou pas, les premiers répondants à se présenter sur les lieux sont des agents.  

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Quelques cas notoires d’interventions auprès de personnes en crise s’étant terminé de manière tragique motivent les intervenants communautaires à militer pour changer la donne. On n’a qu’à penser à l’histoire de Jean René Junior Olivier, mort sous les balles des policiers l’été dernier à Repentigny, après que sa mère a appelé la police parce qu’il était en crise. 

MARIO BEAUREGARD/AGENCE QMI

Les divers acteurs du milieu de la santé mentale – que ce soit le communautaire ou même le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) – s’entendent sur une chose: la présence d’intervenants sociaux est importante lors d’interventions de ce type. 

Situation actuelle: les équipes mixtes  

La stratégie du SPVM pour aider les personnes en crise est fortement liée à l’Équipe de soutien aux urgences psychosociales (ESUP). C’est une équipe composée de cinq patrouilleurs et quatre intervenants sociaux qui peut intervenir dans certains cas, mais seulement après l’arrivée des policiers sur les lieux.

Ce sont des cas qui se sont terminés de manière tragique qui ont mené à la création de l’ESUP en 2012.

La mort de l'itinérant Mario Hamel a notamment soulevé l'indignation populaire.

Jocelyn Malette

La mort de l'itinérant Mario Hamel a notamment soulevé l'indignation populaire.

Son but est d'offrir un soutien plus approprié aux personnes en crise. «Souvent, la solution rapide [auparavant] était d’amener [la personne en crise] à l’hôpital. On engorgeait le réseau de la santé avec quelqu’un qui n’avait pas nécessairement besoin de s’y rendre», relate Éric Lefebvre, coordonnateur des activités de l’ESUP pour le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. 

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Éric Lefebvre

Dominick Gravel/Agence QMI

Éric Lefebvre

«Maintenant, on est plus sensibilisés à la maladie mentale, on en est plus soucieux. Avant, il y avait des gens qui pouvaient être judiciarisés alors qu’ils n’avaient pas besoin de l’être. Ces personnes avaient plutôt besoin de soins», renchérit Annie Fortin, agente du SPVM affectée à l’ESUP. 

Annie Fortin

Dominick Gravel/Agence QMI

Annie Fortin

Si les policiers arrivés sur place en premier jugent que la situation n'est pas dangereuse, ils peuvent retourner patrouiller et laisser l'ESUP avec la personne en crise aussi longtemps qu'il le faut pour que celle-ci aille mieux. Les interventions de l'ESUP peuvent par exemple mener à un suivi avec une équipe traitante ou un CLSC.

Pas aux policiers à faire ça  

Aurélie Broussouloux, directrice générale du Réseau alternatif et communautaire des organismes (RACOR) en santé mentale, croit qu’ultimement, ce n’est pas le rôle des policiers d’intervenir auprès de personnes en crise – même si elle reconnaît que la méthode qu’utilise le SPVM actuellement fonctionne pour les organismes que le regroupement représente.  

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«Oui, les policiers suivent une formation en intervention de crise, mais il y a des gens qui étudient plusieurs années pour devenir intervenants sociaux ou travailleurs de rue. Ce n’est pas du tout la même formation», dit-elle.  

Aurélie Broussouloux

Joël Lemay / Agence QMI

Aurélie Broussouloux

C’est qu’une intervention faite par des policiers, ça peut être épeurant, voire traumatisant pour une personne en crise, souligne Aurélie Broussouloux. Les agents qui ne s’y connaissent pas en maladie mentale peuvent croire qu’une personne en psychose, par exemple, est dangereuse, ce qui peut parfois faire tourner l’intervention au vinaigre.  

«Le policier est associé à quelque chose au niveau de l’ordre... L’uniforme peut avoir une connotation de peur [pour les personnes en crise]», soutient-elle. 

Profilage racial  

C'est encore pire pour les personnes victimes de profilage racial. «Il y a clairement une brisure en termes de confiance», affirme la vice-présidente de la Clinique juridique de Saint-Michel et avocate en droit criminel et pénal et en protection de la jeunesse, Me Nada Boumeftah.  

Interpeller la police pour une situation de crise en santé mentale est une solution de «dernier recours» pour la communauté noire, qui évite généralement le plus possible de composer le 911, note aussi l’humoriste et activiste Renzel Dashington. 

Renzel Dashington

Courtoisie Renzel Dashington

Renzel Dashington

Me Boumeftah assure qu’elle ne «traite pas les policiers de racistes», mais elle pense qu’ils sont mal outillés pour faire face à ce genre de situations et est convaincue que mieux les appuyer ne peut qu’être bénéfique, par le biais de l'éducation et de l'ajout de travailleurs sociaux et d'interprètes dans les équipes. 

Me Nada Boumeftah

Courtoisie Nada Boumeftah

Me Nada Boumeftah

Selon M. Dashington, pour améliorer la situation, la première étape est de «reconnaître le problème du racisme». Il est convaincu que si l’État peut mettre en place un système qui crée des victimes, il doit aider à renverser la tendance et améliorer la situation.  

Interventions dangereuses   

Pour le SPVM, la présence de patrouilleurs est nécessaire parce qu’il en va de la sécurité de l’intervenant et de la personne auprès de qui l’intervention est faite. Et pas question qu’un duo de l’ESUP se présente si la personne en crise est agressive ou potentiellement armée. Ce sont plutôt les patrouilleurs RIC (réponse en intervention de crise), spécialisés dans la désescalade, qui se chargeront de calmer le jeu. 

Maxime Deland | Agence QMI

«Ça fait 10 ans que je fais ça, et je constate que ce n’est jamais 100% sécuritaire sur les lieux d’une intervention, ajoute Éric Lefebvre. Même quand la police est là, j’ai vu des choses qui se sont déroulées quand les agents pensaient que c’était sécuritaire et finalement... Heureusement que des policiers étaient là.» 

Le vrai problème : un manque de ressources en santé mentale  

D’un côté comme de l’autre, on constate un manque important de ressources en santé mentale à la base, avant que les gens développent de gros problèmes. 

«Si les gens n’avaient pas besoin de vivre ces crises-là pour avoir des soins parce qu’on ne les aurait pas laissé tomber avant, ce serait l’idéal», dit Aurélie Broussouloux, qui croit qu'on devrait investir massivement en santé mentale. 

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L'ESUP remarque un problème similaire, notamment parce qu'elle intervient souvent auprès des mêmes usagers, et qu'il manque de lits dans les urgences psychiatriques. «Des ressources, il y en a. Mais est-ce que ça suffit pour combler tous les besoins? Je ne pense pas. Il y a de l’attente un peu partout et c’est difficile pour les gens qui en ont besoin dans l’immédiat», nuance Éric Lefebvre. 

Des solutions pour régler tout ça  

1. Ne pas systématiquement appeler le 911

Pour la directrice générale du RACOR, l’une des solutions est de se défaire du réflexe d’appeler les policiers dès qu’une crise survient, si la vie de personne n’est en danger.  

«On a dans l’idée qu’il y a une crise et qu’il n’y a que le 911 qui est là pour gérer une crise», note Aurélie Broussouloux.  

2. Informer les gens sur les centres de crise

D’ailleurs, les gens doivent être au courant qu’il y a plusieurs centres de crise dans la province, certains même ouverts 24 heures sur 24. On trouve dans la plupart une équipe soignante avec des intervenants et des travailleurs sociaux, dans un environnement sécurisé sans présence policière. 

Aurélie Broussouloux suggère de garder le numéro de téléphone du centre de crise le plus près de chez soi à portée de main.  

3. S'inspirer d'ailleurs

La France vient d'instaurer un numéro aussi facile à mémoriser que le 911, permettant de parler 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 à des professionnels de la psychiatrie.

AFP

À Stockholm, en Suède, une ambulance spécialement équipée n'intervient qu'auprès de personnes qui ont des troubles psychiatrique.

Norra Stockholms psykiatri

Aux États-Unis, de plus en plus d'États mettent en place des équipes d'interventions jumelant des professionnels de la santé qui interviennent directement auprès des personnes en crise lorsque la situation le permet. 

Laval (plus près de chez nous!) innove déjà et vient de mettre en place des équipes d'intervenants qui ont directement accès aux appels au 911 et peuvent se rendre sur place avant même la police si c'est approprié.

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4. Bonifier l’ESUP   

Éric Lefebvre et Annie Fortin souhaitent que d’ici quelques années, les effectifs de l’ESUP soient quadruplés, pour qu’on compte une équipe pour chacune des quatre régions du SPVM (Nord, Sud, Est et Ouest).  

Éric Lefebvre et Annie Fortin

Dominick Gravel/Agence QMI

Éric Lefebvre et Annie Fortin

«Si on est sur un appel à Pointe-aux-Trembles et que je dois me rendre tout de suite après à Baie-D’Urfé, je ne peux pas justifier d’y aller en urgence [en activant les gyrophares], même si c’est urgent pour la personne en crise, parce que des policiers sont déjà sur place», explique Éric Lefebvre.  

- Avec Geneviève Abran

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