Représailles entre gangs rivaux: faut-il craindre le scoring à Montréal? | 24 heures
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Représailles entre gangs rivaux: faut-il craindre le scoring à Montréal?

Image principale de l'article Faut-il craindre le scoring à Montréal?
Photo Agence QMI, Thierry Laforce

Phénomène de représailles entre gangs rivaux, le scoring serait l’hypothèse principale pour expliquer le meurtre récent du jeune Thomas Trudel à Montréal. Alors qu'un jeune homme de 20 a été tué par balle hier, faut-il craindre ce phénomène dans les rues de la métropole? Un expert appelle à la prudence.

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Le 14 novembre dernier, Thomas Trudel, 16 ans, rentrait chez lui dans le quartier Saint-Michel, à Montréal, quand un individu se serait approché de lui et aurait ouvert le feu, pour une raison inconnue. La suite est malheureusement connue: il est devenu le troisième adolescent à être assassiné en 2021 dans la métropole, le deuxième par balles après Meriem Boundaoui à Saint-Léonard, au mois de février.  

La victime, Thomas Trudel.

Photo courtoisie

La victime, Thomas Trudel.

L'adolescent n’était pas membre d’un gang et n’aurait pas été impliqué dans des activités criminelles. Selon les informations qui nous ont été confirmées par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), il serait plutôt une victime innocente du scoring, un phénomène de riposte qui sert à gagner des points au sein de son gang. 

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«Le scoring, c’est quand des groupes criminalisés vont dans le secteur adverse, uniquement pour tirer des coups dans une porte, par exemple, explique en entrevue l’inspecteur et porte-parole du SPVM David Shane*. Le but c’est de tirer, un peu comme dans un jeu vidéo. C’est consternant, parce qu'on sent qu’il n’y a pas de sentiments, que les victimes potentielles ou les dégâts collatéraux n’ont pas de valeur.»

Ainsi, quand un membre de gang est visé par une attaque, son gang réplique dans le quartier ennemi en tirant au hasard: dans les airs, sur des bâtisses ou sur un(e) inconnu(e), simplement pour envoyer un message et obtenir le respect des siens. 

«J’habite Montréal, alors je suis doublement frappé, comme policier, mais aussi comme citoyen, poursuit l’inspecteur Shane. Si, dans mon quartier, quelqu’un passe et tire dans une porte plus ou moins aléatoirement, c’est clair que ça m’insécurise, parce que j’ai des enfants, parce qu’on ne sait pas jusqu’où ça peut aller.»

Photo AGENCE QMI, MARIO BEAUREGARD

Cette tendance serait aussi alimentée par les réseaux sociaux, comme l’a confirmé, en entrevue à LCN, le directeur adjoint du SPVM, Vincent Richer.  

Si le SPVM refuse pour le moment de confirmer que c’est cette pratique qui a coûté la vie à l’adolescent, les policiers surveillent cette tendance depuis quelques années déjà, refusant toutefois de confirmer que les gangs viseraient «volontairement» des innocents au hasard.   

«Ce sont des éléments qui sont toujours sous enquête [...] Si on se fie aux statistiques, Montréal demeure une ville sécuritaire», a nuancé M. Richer. 

Tactique inhabituelle  

Coordonnateur et chercheur au Centre d’expertise de l’Institut universitaire Jeunes en difficulté du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, René-André Brisebois abonde dans le même sens que M. Richer. Il croit qu’il serait important d’attendre les conclusions de l’enquête avant de spéculer sur l’ampleur du phénomène. 

«Ce qui s’est passé est une tragédie, mais ça m’inquiète qu’on parle autant du phénomène avant de savoir ce qui s’est vraiment passé et sans savoir s’il s’agit vraiment d’un phénomène répandu ou d’un cas isolé. Ça génère un grand sentiment d’insécurité pour beaucoup de gens, notamment les jeunes et leurs familles», soutient-il.  

Selon lui, si le phénomène de riposte entre gangs n’a rien de nouveau, le fait de choisir des victimes innocentes au hasard, lui, serait inédit. 

«On s’intéresse au phénomène de riposte entre gangs depuis les années 80-90 aux États-Unis et le début des années 2000 à Montréal. Traditionnellement, ils vont s’en prendre à un membre d’un gang rival, pas à un innocent. En 15 ans de recherche, je ne me souviens pas d’une tendance qui visait volontairement des innocents. Ce sont plutôt des victimes collatérales, habituellement», explique-t-il.  

Un phénomène observé ailleurs   

Le phénomène du scoring a aussi été observé en Europe ces dernières années. 

Au Royaume-Uni, par exemple, des gangs tiennent des tableaux de pointage de leurs attaques au couteau et au fusil contre les membres de gangs adverses. Dans certains quartiers de Londres, une balle ou un coup de couteau à la tête rapporte 50 points, à la poitrine 30 points et à l’estomac 20 points, alors qu'une blessure à la jambe en rapporte 10 et une blessure au bras 5. Depuis l’émergence du phénomène en 2019, des innocents, victimes d’erreur sur la personne, ont trouvé la mort. 

René-André Brisebois a donc de la difficulté à croire à la thèse selon laquelle Thomas Trudel aurait été une victime prise au hasard afin de permettre à un groupe criminel de «marquer des points». 

«Selon moi, si on était dans une dynamique où des innocents étaient visés, il y aurait des escalades plus fréquentes. J’ai l’impression qu’on aurait malheureusement déjà assisté à une riposte dans le quartier rival», conclut l’expert.  

*Des propos recueillis par Mathieu Carbasse