«Mon histoire est identique à celle de Thomas Trudel»: 20 ans après, il revient sur son agression au couteau | 24 heures
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«Mon histoire est identique à celle de Thomas Trudel»: 20 ans après, il revient sur son agression au couteau

Image principale de l'article Son histoire «identique à celle de Thomas Trudel»

Il y a près de 20 ans, Carl Charest était victime d’une agression aussi gratuite que traumatisante. Après un long cheminement vers la guérison, il a repris le contrôle de sa vie et refuse de baisser les bras face à la vague de violence qui frappe aujourd’hui Montréal. 

«Ce jour-là, j’ai perdu mon innocence sur la réalité de la violence à Montréal. Avant, je pensais que, si des gens se faisaient agresser, c’était parce qu’ils étaient mal tombés, qu’ils s’étaient trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Je croyais que la violence était réservée aux États-Unis, et que le Canada, et notamment une ville comme Montréal, étaient préservés.» 

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Ça, c’était il y a près de 20 ans, et Carl Charest vivait encore dans le Canada que dépeint Michael Moore dans son documentaire Bowling for Columbine. Un pays de Calinours où les gens ne barrent pas leur porte avant de sortir, où on peut se promener librement dans la rue, n’importe où, n’importe quand, sans rien craindre.  

«Moi, je viens de Trois-Rivières. J'ai appris à barrer ma porte à Montréal. Les premières semaines, je l’oubliais et mon colocataire m’engueulait systématiquement parce que je partais sans barrer la porte. On n’avait pas peur de se faire voler, c’était une peur qui n’existait pas dans mon esprit.»  

Puis arriva ce jour. 

«C’était le 25...» Il hésite un peu, comme heureux de réaliser qu’il commence peut-être, malgré lui, à oublier cette funeste date. Puis il se reprend. «C’était le 25 septembre 2002, à 17h30. Il faisait encore clair, à cette heure-là. Je sortais du bureau, je travaillais, à l’époque, près de l’ancien Forum. J'étais avec un collègue et on se dirigeait tous les deux vers le métro Georges-Vanier.»

Carl Charest compare son histoire à celle du jeune Thomas Trudel, tué par balle dans le quartier Saint-Michel.

Photo Mathieu Carbasse

Carl Charest compare son histoire à celle du jeune Thomas Trudel, tué par balle dans le quartier Saint-Michel.

Les deux hommes passent alors par le tunnel sous le Centre canadien d’architecture. C’est un bel après-midi d’automne, Carl a le pas léger dans son manteau de cuirette, «un vrai Parisien». À 24 ans, il est programmeur chez Astral, en plus des piges qu’il fait à côté. Il vient de recevoir une augmentation, son salaire vient de faire un bond de 25%. Ça donne le sourire. 

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«C’était la première fois que je passais dans ce tunnel!» ressasse-t-il encore aujourd’hui. 

Trois hommes les attendent dans le tunnel. Les deux collègues passent, puis sentent les pas dans leur dos se faire plus pressants. Puis tout va très vite. Pendant que l’un des agresseurs fait le guet, l’autre tient en respect le collègue de Carl. Le troisième l’empoigne par la gorge. Carl, solide gaillard de 6 pieds et 220 livres, n’est guère impressionné. Il pense même pouvoir se dégager de l’emprise de son agresseur.  

À peine réalise-t-il que son agresseur tient en fait un couteau, qu’il sent la lame entrer dans sa gorge. Une fois, deux fois... cinq fois au total. À travers la trachée, à côté de la carotide. «Les médecins m’ont dit que j’étais passé à un cheveu de la mort. Un des coups a frôlé la jugulaire.» 

À la vue du sang à terre, le temps se suspend, la tension redescend d’un cran. Les agresseurs disparaissent. Puis un passant appelle le 911. 

Carl passe alors trois jours à l’hôpital, suivis de trois semaines de convalescence. À ce moment-là, il ne le sait pas, mais, pour lui, le plus dur est encore à venir. 

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Le plus dur commence  

«Ça m’a pris finalement trois thérapies et presque 15 ans pour m’en remettre. Après l’agression, je n’ai pas assez pris soin de moi. Je suis revenu trop rapidement au travail, car j’avais peur d’être jugé.»

Un malheur n’arrivant jamais seul, Carl et sa compagne de l’époque se séparent. Il ne travaille plus. Sa vie est en morceaux. «Je n’étais plus capable de me reposer sur personne, constate-t-il aujourd’hui, sans la moindre amertume. Elle pensait que ça allait nous rapprocher; ça a plutôt fini par nous éloigner. Je crois qu’à ce moment-là, il était difficile, pour moi, de vivre avec quelqu’un.» 

Depuis quelques années, ça va mieux. Il a recollé les morceaux. La paternité, avec la naissance de Youri, son petit gars de 10 ans, l’a certainement aidé dans son processus de rémission. 

«J’ai eu pendant longtemps de la misère à me pardonner ce qui m’est arrivé. Dans mon esprit, c’était ma faute. C’était ma faute d’avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne savais pas si j’allais être capable de me pardonner un jour. J’ai été extrêmement critique sur la façon dont j’ai géré les choses... D’ailleurs, j’ai l’impression que les parents de Thomas Trudel vont aussi avoir de la misère à se pardonner.» 

Comme Thomas Trudel  

Car l'histoire de Carl ressemble beaucoup à celle de l’adolescent abattu dans le quartier Saint-Michel de Montréal le 14 novembre dernier. À la différence près que son agresseur tenait un couteau, pas un fusil.  

Un homme a été atteint mortellement par balle en fin de soirée, rue Villeray, non loin de la 20e Avenue, dans l’arrondissement de Saint-Michel, à Montréal, le dimanche 14 novembre 2021.
THIERRY LAFORCE / AGENCE QMI

Photo Agence QMI, Thierry Laforce

Un homme a été atteint mortellement par balle en fin de soirée, rue Villeray, non loin de la 20e Avenue, dans l’arrondissement de Saint-Michel, à Montréal, le dimanche 14 novembre 2021. THIERRY LAFORCE / AGENCE QMI

«Si je me fie à ce que j’ai lu dans la presse, Thomas a été victime d’une initiation, d’un processus où quelqu’un te dit: “Si tu veux faire partie de la gang, il faut que tu fasses ça.” Vue sous cet angle, mon histoire est identique à celle de Thomas Trudel. On était au mauvais endroit au mauvais moment, avec un processus, semble-t-il, assez similaire. Si mon agresseur avait eu une arme à feu, je ne serais plus là aujourd’hui, comme Thomas. Je réalise la chance que j’ai eue.» 

Thomas Trudel

Photo courtoisie

Thomas Trudel

S’il s’en est sorti, et si les thérapies et le temps ont fait leur œuvre, certaines séquelles de cette agression gratuite sont profondes, encore aujourd’hui.  

«À la moindre manifestation d'une forme de violence publique, là, ça me fait peur.»  

Ce traumatisme s’affiche encore, par exemple, quand il joue avec son fils et que ce dernier fait semblant de le tuer avec une épée, ou quand il voit un groupe de personnes rassemblées près d’une station de métro ou dans un endroit sombre. 

Traité pour choc post-traumatique, Carl, qui vit aujourd’hui dans le quartier Villeray avec son fils et sa blonde, avoue se sentir beaucoup mieux désormais. Il sort, même la nuit, et il se sent en sécurité. 

Pourtant, au fond de lui, «la crainte, elle est toujours là». 

Personne n’a été arrêté  

Si le processus vers la guérison a été aussi long, c’est aussi parce que les agresseurs de Carl n’ont jamais été pris. La police a bien tenté de faire son travail, mais les éléments manquaient pour véritablement faire avancer l’enquête. 

«Après mon agression, les policiers m’ont donné un cartable de six ou huit pouces d’épaisseur, qui contenait peut-être 300 à 400 photos. On m’a demandé d’identifier trois personnes parmi toutes celles présentées dans le cartable. Malheureusement, et je le dis encore 20 ans plus tard, suite à un traumatisme de cette envergure, le cerveau est en mode survie et les faits de la situation, incluant les détails du visage de l’agresseur, restent flous. Pour moi, ils se ressemblaient tous un peu... Alors, il était difficile pour moi de les identifier avec une certitude supérieure à 80%. Je n’ai pas été capable de reconnaître clairement mon agresseur. Ç’a été l’exercice le plus traumatisant et le plus frustrant de toute ma vie, je ne voulais pas accuser à tort la mauvaise personne.» 

Au côté des policiers, Carl a aussi eu droit à un cours 101 en accéléré sur la violence à Montréal et a cessé de se bercer d’illusions concernant la ville. «Ils m’ont aidé à passer à travers, ils m’ont montré cette réalité que je ne connaissais pas.» 

Malgré tout, il refuse de se laisser gagner par la peur.  

Ne pas avoir peur   

«Je n’ai pas envie de m’embarquer dans un sentiment de peur. Montréal, c’est une belle ville. Montréal, c’est une belle ville, répète-t-il à l’envi. Ça me fait tellement peur de voir des gens qui veulent s’armer, car ils ne se sentent plus en sécurité chez eux. Mais, à mon sens, on ne répond pas à la violence par la violence.» 

D’ailleurs, quand on lui parle d’augmenter les effectifs de la police pour lutter contre la violence par arme à feu, Carl hésite. «Oui, mais à la condition que les policiers soient formés autrement, en revenant par exemple à de la police de proximité», avance-t-il, conscient aussi qu’ajouter des policiers signifie bien souvent plus de profilage, plus de discrimination. 

Photo Agence QMI, Mario Beauregard

Ce qu’il veut, lui, c’est remettre l'humain au cœur de leur formation. 

«Il faut changer la formation des policiers, il faut revoir dès le départ la façon dont on choisit nos policiers. Il faut des gens humains, des gens qui sont habitués à écouter, à aller chercher de l’information sur le terrain. Quand j’étais jeune, ceux qui voulaient devenir policiers étaient majoritairement des sportifs, des gars qui, malheureusement, n’avaient pas nécessairement un gros sens du jugement, des gars qui faisaient parfois les commentaires les plus atroces. Ce sont ces gens-là qui procèdent aujourd’hui à des arrestations. Mais il est où, l’humain ? Il faut que la police soit humaine. C’est impératif si l’on veut cesser le profilage et s’assurer que le climat de peur qui règne sur Montréal cesse le plus rapidement possible.»