J’ai 35 ans et je connais 5 personnes qui se sont suicidées | 24 heures
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J’ai 35 ans et je connais 5 personnes qui se sont suicidées

Image principale de l'article 5 personnes autour de moi se sont suicidées
Illustration Marilyne Houde

BILLET - Cinq personnes qui ont fait partie de mon entourage, à un moment ou à un autre de ma vie, ont choisi de partir. «D’arrêter de souffrir». Elles se sont suicidées. 

Cinq.

C’est dur à écrire, c’est dur à lire. Parce que même si mon travail c’est d’écrire, on n’écrit jamais là-dessus. Silence papier.

Ces cinq personnes-là, j’y pense souvent. Laurence, Dominic, Chantale, Renée et Marc-André.

Cinq personnes proches de moi, ça peut sembler trop gros ou tragiquement malchanceux. Mais non. Je ne suis pas spéciale. Si vous tendez l’oreille, vous trouverez d’autres personnes autour de vous qui vivent avec le deuil de plus d’un être cher. Avec trois Québécois qui s’enlèvent la vie chaque jour, on ne peut pas passer à côté. Surtout pas en cette semaine de prévention du suicide.

Laurence, Dominic, Chantale, Renée et Marc-André.

C’était une collègue, deux amis avec qui j’ai ri à m'époumoner pendant des cours au secondaire, une professeure que j’ai adorée. Trois filles, deux gars. Deux artistes, une maman, un enfant unique, une qui avait neuf frères et sœurs, trois célibataires, trois qui ont fait des dépressions. Deux étudiants, deux avec d’excellents emplois, une au chômage.

Je ne suis pas une spécialiste en santé mentale, je n’ai pas de solution miracle. Je suis juste quelqu’un qui a vu trop de gens choisir de partir. Et tout ce que je souhaite, c’est qu’on parle. Qu’on en parle, et qu’on se parle. 

Souvent, les médias, on ne sait pas comment aborder le suicide. On a peur d’être maladroits ou inappropriés. On a peur aussi d’aller gratter dans la souffrance de lecteurs et de «donner des mauvaises idées». Je ne sais pas exactement comment remédier à ça, mais j’essaie bien humblement de contribuer à défaire le tabou. 

Je pense souvent à la fois où Laurence avait dit très fort en classe qu’elle avait mangé un «steak concupiscent» parce qu’elle voulait impressionner notre prof de français de secondaire trois avec un beau mot. J’ai rarement vu une enseignante avoir un fou rire comme ça.

Et quand je pense à un fou rire, je pense à celui partagé avec Chantale quand on s’était rentrée dedans solide pendant une partie de hockey. On riait encore tellement en allant prendre une bière après le match qu’on s’est assises sur un vieux sofa sale sur le coin d’une rue pour reprendre notre souffle. 

Je pense à la tristesse dans les yeux de Renée quand elle avait fermé son ordi à la fin d’un de nos quarts de travail, un shift plutôt éprouvant pendant lequel on avait couvert des attentats terroristes. Elle m’avait dit: «Je sais pas comment vous faites pour avancer, les jeunes, et rester debout quand on regarde tout ce qui se passe dans le monde.» Je ne le sais pas toujours moi non plus, Renée.

Je pense à Marc-André, timide gars de la gang que je ne connaissais pas tant que ça, au fond, mais qui prenait toujours de mes nouvelles chaque fois qu’on se recroisait après quelques années sans se voir. 

Et je pense à Dominic, mon grand Dominic, qui souffrait depuis le secondaire. Je pense à la fois où ma chum Noémie m’avait appelée pour me dire que Dom ne feelait pas, et qu’il fallait envoyer quelqu’un chez lui. Mais je pense aussi à quand on avait 11 ans et qu’il m’a dit qu’il aimait ma voix et que je devrais faire de la radio plus tard. Toutes les fois où je parle dans un micro, je pense à toi, Dominic.

Je pense à vous cinq, souvent. Je pense à vous, et pour vous, pour nous, j’essaie de regarder autour. J’essaie d’être à l’écoute, mais j’essaie surtout de parler de souffrance et d’espoir. De nommer les choses pour que s’ouvre en chacun la possibilité de parler, pour eux et elles aussi. D’aller chercher de l’aide.

Laurence, Dominic, Chantale, Renée et Marc-André. 

Je penserai à vous quand il fera beau.   

  • La 32e Semaine nationale de prévention du suicide se déroule du 30 janvier au 5 février 2022 et a pour thème «Parler du suicide sauve des vies». Si vous souffrez ou que vous connaissez quelqu’un qui souffre, vous pouvez avoir de l’aide.              

Voici toutes les ressources:  

Ligne d'intervention en prévention du suicide  

1 866 APPELLE (277-3553)

24 heures sur 24, 7 jours sur 7

Jeunesse, J’écoute       

www.jeunessejecoute.ca

1 800 668-6868

Tel-jeunes       

www.teljeunes.com

1 800 263-2266