Pourquoi ça va si mal? Voici les 4 problèmes des hôpitaux (et comment y remédier) | 24 heures
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Pourquoi ça va si mal? Voici les 4 problèmes des hôpitaux (et comment y remédier)

Image principale de l'article 4 problèmes dans les hôpitaux (et des solutions)
Illustration Marilyne Houde

Manque de lits, manque de personnel, manque de soins de première ligne: au Québec, le système hospitalier est fragile et menace de s’effondrer à tout moment. Pour y remédier, François Legault propose d’augmenter la place du privé dans le système. Des experts font le point.

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Après deux ans de pandémie et alors que la quasi-totalité des mesures sanitaires auront disparu le 14 mars prochain, on se demande ce qui cloche avec notre réseau de la santé. Le gouvernement caquiste se prépare à présenter un projet de réforme qui fera une plus grande place au privé, le premier ministre alléguant que « 20% de la solution» passerait par là. Pour y voir plus clair, on s'intéresse à quatre problèmes, ainsi qu’aux solutions pour y remédier.

Problème no 1: le manque de lits   

Le manque de lits dans nos hôpitaux a souvent été évoqué par le gouvernement de François Legault pour justifier l’imposition – et le maintien – de mesures sanitaires strictes telles que le couvre-feu.  

Avec 2,5 lits par 1000 habitants en 2019, le Québec arrive effectivement loin derrière des pays comme le Japon (12,8), l’Allemagne (7,9), la France (5,8) ou encore l’Espagne (3). La situation est sensiblement la même à l’échelle du Canada, où on compte plus de trois fois moins de lits disponibles par habitant qu’en 1970. 

Illustration Marilyne Houde

Au Québec, le «virage ambulatoire», dans les années 90, a contribué à ce faible nombre de lits. À cette époque, le Québec souhaitait réduire les séjours à l’hôpital en misant sur les soins de proximité, les soins à domiciles et les CLSC. Mais si l’idée était bonne, elle n’a jamais complètement été réalisée, explique Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).  

«Malheureusement, on était en train de réduire un déficit budgétaire et le virage a été fait à moitié. On a réduit les lits d’hôpitaux, mais on n’a pas sérieusement développé le reste. On a appauvri le système et la capacité du réseau public a été réduite», précise-t-il.  

Et pourquoi on n’en ajoute pas, des lits?  

«Parce quand on parle d’un lit, on parle de l’objet physique, mais aussi de toutes les procédures, le personnel et le matériel requis pour s’occuper de la personne qui est dans ce lit. Pour qu’un lit soit considéré libre, il faut que toutes les ressources pour s’occuper du patient qui prendra place dans le lit soient disponibles, et ça coûte cher», explique Guillaume Hébert. 

Photo d’archives, Agence QMI

Solution  

Pour Guillaume Hébert, il faut diminuer notre dépendance à ces lits et améliorer la prise en charge des patients à l’extérieur des hôpitaux. Comment? En finançant des services de proximité, des soins à domicile et des initiatives en soins de longue durée.  

Problème no 2: des gestionnaires trop loin du terrain  

En 2015, la réforme de l’ancien ministre libéral de la Santé Gaétan Barrette a métamorphosé le réseau. Les établissements de santé d’une même région ont été fusionnés, créant les «monstres administratifs» que sont les Centres intégrés de santé et services sociaux (CISSS). 

Le député libéral et ex-ministre de la Santé, Gaétan Barrette

Photo d'archives

Le député libéral et ex-ministre de la Santé, Gaétan Barrette

Concrètement, ça veut dire que quelques personnes gèrent, la plupart du temps à distance, plusieurs hôpitaux. «C’est beaucoup moins efficace», déplore le Dr Daniel Kaud, président du Regroupement québécois des médecins pour une décentralisation du système de santé, qui réunit plus de 850 cliniciens de partout dans la province. 

«C’est comme si les équipes de hockey de Montréal, Toronto et Boston se partageaient le même directeur général et le même personnel d’entraineur», illustre-t-il.  

«Le mur-à-mur complexifie grandement les prises de décision et ultimement, les décisions qui sont prises peuvent malheureusement être les mauvaises, ce qui a des conséquences sur la qualité et l’étendue des soins et services qui sont donnés aux patients», dénonce le Dr Kaud. 

Des employés sur le terrain déplorent effectivement que les consignes leur viennent parfois de gens qui semblent totalement ignorer ce qu’ils font

Solution  

Le regroupement propose de décentraliser le réseau en rétablissant des postes administratifs locaux dans chacun des quelque 170 hôpitaux de la province.  

«Cet ajustement assurerait une meilleure coordination dans les hôpitaux, en plus d’assurer la pérennité des hôpitaux communautaires au Québec, qui sont là pour desservir des villes spécifiques en région ou des quartiers dans les grandes villes», dit-il. 

Problème no 3: on s’appuie trop sur les médecins  

Pourquoi est-ce qu’on attend aussi longtemps à l’urgence? C’est parce que le Québec a fait des médecins la pierre angulaire des soins de premières lignes, soutient Alexandre Klein, professeur auxiliaire è l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa.  

Photo Adobe Stock

«Nous n’avons pas toujours besoin de voir un médecin en première ligne, insiste pourtant le professeur. De plus, les médecins coûtent cher, ils sont longs à former et il y en a moins. Il faudrait sortir de ce système et autoriser d’autres professionnels à voir plus de gens.» 

Solution   

Comme c’est déjà le cas ailleurs au pays – et n’en déplaise aux médecins –, les infirmières québécoises devraient avoir plus de pouvoirs, croit Alexandre Klein.  

«En Ontario, il y a plusieurs cliniques gérées par des infirmières et ça fonctionne bien. Au Québec, malheureusement, le Collège des médecins a mis des bâtons dans les roues au développement des infirmières praticiennes», déplore-t-il.   

Est-ce que la rémunération à l’acte des médecins québécois y serait pour quelque chose?  

«C’est l’éléphant dans la pièce», répond-il. 

Rappelons qu’au Québec, les médecins sont considérés comme des travailleurs autonomes qui facturent chacun de leurs actes à la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). En déléguant certaines tâches, les médecins seraient donc privés des revenus qui y sont associés.  

Problème no 4: le public, peu attrayant pour les infirmières  

Le ministère de la Santé et des Services sociaux estime qu’il manque jusqu’à 4000 infirmières dans le réseau public. Ce nombre pourrait atteindre 28 000 d’ici cinq ans. 

Pourtant, selon les derniers chiffres de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ), le nombre d’infirmières est en hausse constante depuis dix ans. On en compte actuellement 80 500, un sommet.   

Photo courtoisie

Le problème est ailleurs. Seulement 84,4%, soit un peu plus de 67 000 infirmières, travaillent au public. Et la situation n’est pas près de s’améliorer: en 2020-2021, elles sont 2760 à s’être tournées vers le privé, un record en dix ans.  

«Nous avons de la difficulté à les retenir parce les milieux de travail, les conditions d’exercice et l’environnement physique sont peu attrayants», avance le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, Luc Mathieu. 

Il fait notamment référence au temps supplémentaire obligatoire (TSO), qui peut contraindre les infirmières à rester en poste à la fin d’une journée de travail. «Elles sont toujours captives de leur employeur», dénonce-t-il.    

Ce n’est pas tout. Il manque d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS), les fameuses super infirmières, et le réseau ne les utilise pas à leur plein potentiel.  

Solutions   

Pour rendre la profession plus attrayante, Luc Mathieu propose d’agir sur trois fronts.  

Tout d’abord, revoir la formation des infirmières pour qu’elle inclue un baccalauréat permettrait, selon lui, que leur potentiel soit mieux reconnu et mis à pleine contribution en augmentant leurs responsabilités sur le terrain.  

Photo d’archives

Impliquer les conseils des infirmiers de chaque établissement dans l’élaboration des horaires permettrait ensuite de mieux gérer le fameux TSO et favoriserait un meilleur équilibre entre leur vie professionnelle et personnelle. 

Il faudrait aussi leur offrir plus de soutien sur le terrain. 

«Quand les infirmières arrivent dans le réseau de la santé, on devrait leur faire un plan de développement professionnel, une espèce de plan de carrière. Les suivre, les accompagner, les jumeler avec une infirmière d’expérience. Leur mettre un GPS: si elles veulent aller en pédiatrie, ne les envoyez pas en gériatrie», poursuit-il.  

«On veut que les jeunes qui se lèvent pour venir travailler soient contents de le faire. Il faut rendre ça attrayant, le fun», conclut Luc Mathieu.