Les médias sont-ils racistes dans leur couverture de la guerre en Ukraine? | 24 heures
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Les médias sont-ils racistes dans leur couverture de la guerre en Ukraine?

Image principale de l'article Guerre en Ukraine: les médias sont-ils racistes?
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«Ce n’est pas l’Irak ou l’Afghanistan», «Des gens prospères de la classe moyenne», un pays «civilisé»: depuis le début de la guerre en Ukraine, des journalistes ont été pointés du doigt sur le web pour des commentaires jugés racistes. Mais est-ce à dire que les médias sont racistes? Pas si vite, disent des experts. 

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Rachad Antonius, spécialiste de la couverture médiatique des conflits au Proche-Orient, ne passe pas par quatre chemins: «Il y a un biais dans la couverture médiatique occidentale du conflit actuel.» 

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«On n’accepte pas que les Ukrainiens, Européens et blancs, soient attaqués. On n’accepte pas que l’Ukraine soit traitée comme un pays du tiers-monde», insiste le professeur retraité de sociologie à l’UQAM. 

Il cite les exemples des guerres en Syrie, en Irak, en Afghanistan, ou encore celui de la guerre qui frappe le Yémen, de laquelle on ne parle à peu près pas. 

«Ce qui se passe là-bas, depuis des années, est finalement beaucoup plus grave que ce qui se passe en Ukraine en termes de pertes civiles, de morts, de dommage. Le Yémen, on l’a complètement détruit. On en parle peu, parce que ce sont nos amis qui l’ont détruit», affirme Rachad Antonius. 

On pourrait également penser aux nombreux conflits qui déchirent le continent africain. 

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Thomas Woodley, président des Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient, dénonce, lui aussi, le deux poids, deux mesures des médias occidentaux. 

«Dans les messages des médias, il y a un message implicite selon lequel les vies "blanches" ont plus de valeur que les vies "brunes", et que les Blancs ne devraient pas être soumis à la violence et aux perturbations de la guerre», peste-t-il. 

Nombreuses bévues  

Samedi dernier, un correspondant étranger de la chaîne américaine CBS a justement comparé Kyïv à l’Irak et à l’Afghanistan, où la guerre fait rage «depuis des décennies». «C'est une ville relativement civilisée, relativement européenne, où l'on ne s'attend pas à ce que cela se produise ou que l'on espère que cela se produise», a-t-il déclaré.  

Dans un reportage de la BBC, l'ancien procureur général adjoint d'Ukraine a pour sa part expliqué que le conflit était très émouvant pour lui parce qu'il impliquait «des Européens aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui se font tuer».  

Dimanche, un présentateur d’Al Jazeera English a décrit les Ukrainiens comme «des personnes prospères issues de la classe moyenne» qui «ressemblent à n’importe quelle famille européenne». Il a ajouté que ce ne sont «pas des réfugiés tentant de fuir des régions du Moyen-Orient toujours en guerre». 

Les réseaux sociaux s’enflamment   

Déshumanisation des victimes d’autres conflits, suprémacisme blanc, racisme: les accusations n’ont pas tardé à pleuvoir sur les médias sociaux.

Des internautes n’ont pas manqué de souligner la vision romantique de la prise des armes par les citoyens ukrainiens, dénonçant un double standard.  

«Si cela était fait par des Palestiniens, l’Afghanistan ou d’autres nations résistant à l’occupation, ce serait du terrorisme [...] Pour des Européens confrontés à des situations similaires, c’est de la résistance! La duplicité occidentale ne connaît pas de limites», s’est insurgé @BillowKerrow sur Twitter. 

Pour d'autres, ce biais racial expliquerait même l'énorme attention accordée au conflit par la presse occidentale.

Ces quelques commentaires ne constituent-ils que la pointe de l’iceberg? 

Est-ce qu’on peut dire que la couverture que les médias font de la guerre en Ukraine est raciste? 

Biais politique et biais de proximité  

«Non», répond Rachad Antonius. Si un biais racial peut parfois teinter le travail de certains journalistes, il ne peut expliquer à lui seul tout l’intérêt que portent actuellement les médias à la crise en Ukraine.

Pour lui, «le premier biais, c’est le fait que les médias, dans leur couverture internationale, se collent à l’orientation politique de leur pays». 

Comme la Russie est considérée depuis longtemps comme un voyou par les gouvernements occidentaux, dont le gouvernement canadien, il est donc naturel que les conséquences de ses actions soient scrutées à la loupe par les médias de ces mêmes pays.

Des manifestants tiennent des drapeaux ukrainiens près de la Maison-Blanche.

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Des manifestants tiennent des drapeaux ukrainiens près de la Maison-Blanche.

D’autres biais entrent ensuite en ligne de compte. Par exemple, les médias ont tendance à parler des choses qui intéressent le plus leur public. C’est ce qu’on appelle la loi de la proximité, explique Simon Thibault, chercheur au Groupe de recherche en communication politique (GRCP). 

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«Plus on est près, plus le public a de l’intérêt. Plus on s’éloigne, moins l’intérêt est présent. C’est vrai géographiquement, mais c’est aussi vrai par rapport à la proximité que le public ressent avec les gens et l’endroit visé», soutient le professeur au Département de science politique de l’Université de Montréal. 

«Prenons l’exemple de la couverture du tremblement de terre à Haïti. L’événement a été très médiatisé au Québec. Pourquoi? Parce que nous avons ici une énorme diaspora haïtienne et nous avons des liens forts avec cette communauté», illustre-t-il. 

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Les impacts possibles de la guerre en Ukraine sur nos vies sont proportionnels à l’intérêt qu’on y porte. 

«Les conséquences potentielles de ce conflit sont énormes [...] Quand ça touche l’Europe et l’OTAN, c’est certain que ça va être couvert différemment, et pas seulement en raison de la proximité identitaire avec ceux qui sont touchés, mais aussi parce que ça nous concerne directement», soutient la directrice du Centre d’étude sur les médias de l’Université Laval, Colette Brin.  

Un soldat ukrainien

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Un soldat ukrainien

Une fois que l’on sait tout ça, ça ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de racisme dans les médias. 

«Il ne faut jamais qu’un journaliste présume qu’il n’a pas de biais raciste, la question doit toujours être posée. Il y a des bévues. Mais de dire qu’on accorde trop d’attention à ce conflit-là ou pas assez à un autre pour cette raison, il faut nuancer», conclut-elle. 

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