Pendant combien de temps encore la Russie va-t-elle pouvoir payer pour sa guerre? | 24 heures
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Pendant combien de temps encore la Russie va-t-elle pouvoir payer pour sa guerre?

Vladimir Poutine
Illustration Marilyne Houde

Vladimir Poutine

La guerre, ça coûte cher, très cher, et Vladimir Poutine est en train de l’apprendre à ses dépens. 

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«Dans la guerre, le nombre seul ne procure aucun avantage. N'avancez pas en vous reposant exclusivement sur la puissance militaire.» Au moment d’envahir l’Ukraine, Vladimir Poutine aurait peut-être dû suivre ce conseil de Sun Tsu, fameux général chinois du VIe siècle av. J.-C, passé à la postérité grâce à son célèbre ouvrage de stratégie militaire L’art de la guerre.

Il faut dire que depuis le 24 février, date du début de l’offensive russe sur son voisin ukrainien, la puissante armée de Vladimir Poutine essuie des pertes matérielles colossales.

Après 19 jours de conflit, les troupes de Vladimir Poutine auraient en effet perdu plus de 1308 véhicules militaires, selon Oryx, un observateur indépendant qui répertorie de façon très fiable les pertes de l'armée russe grâce à des renseignements de sources ouvertes. 

Source : Oryx

Depuis le 24 février, la Russie perdrait donc au minimum 70 véhicules chaque jour. À ce rythme, elle en aura perdu 2400 à la fin du mois de mars. Et comme il ne s’agit que des pertes documentées et pour lesquelles il existe des photos ou des vidéos, cette compilation est certainement en deçà de la réalité, prévient Alexis Rapin, chercheur en résidence à l'Observatoire sur les conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM et auteur de plusieurs recherches sur le sujet.

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Plus de tanks que dans toute l'armée canadienne          

Parmi les pertes russes, on compte ainsi 217 tanks, 138 véhicules blindés de combat, 116 véhicules affectés au transport de troupes, 13 avions et 15 hélicoptères (données du 15 mars 2022).

Ces 217 tanks détruits ou abandonnés par la Russie sont d'ailleurs déjà bien plus que les 82 chars que possède le Canada... et presque autant que l’ensemble des chars de l’armée allemande (266 unités), selon les données du Global Fire Power Index.

Source : Oryx

Pour la deuxième plus grosse armée du monde, ces pertes pourraient paraître limitées, notamment parce que la Russie posséderait plus de 12 000 chars (et plus de 30 00 blindés, ndlr). Sauf que tous ne sont pas opérationnels, certains datant de la guerre froide et ne pouvant être déployés sur le terrain, explique M. Rapin.

De plus, la Russie ne peut pas prendre le risque de concentrer l’ensemble de ses forces sur le sol ukrainien, au risque de se découvrir ailleurs. En janvier dernier, Moscou avait, par exemple, envoyé des forces armées au Kazakhstan pour «aider» le gouvernement de Kassym-Jomart Tokaïev à contenir un soulèvement populaire. Il lui faut donc en garder en réserve.

Une facture qui explose  

Quelle que soit l’étendue réelle de ses réserves en équipements militaires, la Russie voit la facture ukrainienne gonfler à vue d’œil.

Pour donner une idée, le prix d’achat d’un avion de combat de type Sukhoi-34 est de 46 millions de dollars canadiens. La Russie en a déjà perdu quatre. Elle aurait aussi déjà perdu 43 tanks de type T-80, dont le prix est estimé à 3,8 M$. On pourrait également citer les cinq hélicoptères d’attaque de type Mi-24 qui coûtent 46 M$ chacun. 

Selon Oryx, la Russie aurait aussi perdu huit systèmes de défense antiaériens de type Tunguska, au coût unitaire supérieur à 20 M$ pour les plus récents.

À ces chiffres, on pourrait également ajouter les quelque 900 missiles longue portée de type Kalibr lancés par la Russie, selon les derniers chiffres communiqués par le département de la Défense des États‐Unis. Leur prix unitaire s’établirait autour de 1,5 M$.

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Si la Russie maintient son rythme de près de 50 missiles envoyés chaque jour, elle risque de manquer rapidement de munitions et de devoir revoir certaines de ses stratégies, perdant par la même occasion un peu de sa force de frappe.

«Il y a des choses que les Russes pouvaient faire dans les premiers jours du conflit, mais qu’ils ne pourront plus faire de la même manière si le conflit se prolonge», souligne encore M.Rapin.

«Une fois qu’on a plus de missiles de croisière, on ne les remplace pas si facilement. Si les Russes veulent procéder à des frappes à très longue distance sans risquer de faire rentrer des appareils dans l’espace aérien ukrainien, ils vont devoir envoyer des avions au risque de les perdre et de ne pas pouvoir mener la frappe, car ils ont été abattus.»

Pas de problème de financement à court terme  

Si le coût de la guerre s’annonce donc faramineux pour la Russie, la facture sera d’autant plus difficile à régler que les sanctions internationales pleuvent de tout bord depuis le début de l’offensive en Ukraine.

Selon Giacomo Candian, professeur agrégé à HEC Montréal, la Russie pourrait être amenée à piocher dans les réserves d’or qu’elle possède à l’étranger, un bas de laine estimé tout de même à plus de 75 milliards $. 

«La Banque centrale russe pourrait utiliser une partie importante de ces réserves, au moins à court terme. C’est pour cette raison qu’il n’y aura pas de problème de financement de la guerre en Ukraine dans les prochaines semaines ou les prochains mois. Par contre, si le conflit dure, la capacité de financer la guerre pourrait être remise en question», prévient le spécialiste en économie appliquée. 

En dépit des sanctions qui frappent aujourd’hui la Russie, une chose est certaine selon M. Candian: «Tant que la Russie sera capable d'exporter ses hydrocarbures, surtout en Europe, elle pourra financer la guerre.»

L’aide timide de la Chine   

Afin de contourner les sanctions occidentales, la Russie pourrait être tentée de se tourner vers la Chine. Selon des informations du New York Times, Moscou aurait d'ailleurs demandé l’aide économique et militaire de Pékin. 

Pour Yann Roche, titulaire par intérim de la Chaire Raoul-Dandurand, président de l'Observatoire de géopolitique et professeur au Département de géographie de l'UQAM, il est toutefois peu probable que la Chine réponde à la sollicitation de son voisin.

«Du point de vue militaire, il y a très peu de chances que les Chinois bougent, car ces derniers mettent justement en avant le fait qu'eux sont pour une solution raisonnée, pour une désescalade de la situation. Ils prônent une solution pacifique. Envoyer de l’aide militaire irait donc à l’encontre de leur rhétorique.»

En répondant favorablement à la Russie, les Chinois joueraient un jeu extrêmement dangereux, selon M. Roche, car ils se mettraient dans une situation d’appui au belligérant de manière concrète.

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En revanche, le soutien de Pékin pourrait se traduire sur le plan économique, la Chine dénonçant depuis le début du conflit les sanctions occidentales. 

«Les sanctions contre le gaz russe pourraient entraîner une restructuration de la production russe vers la Chine et l’Asie en général, un phénomène amorcé en 2014 avec la guerre en Crimée», explique encore Yann Roche.

«L’idée de la rhétorique chinoise c’est de dire: “Vous n’allez pas résoudre le conflit avec vos mesures, nous ne prenons pas parti et continuons à faire affaire avec la Russie.” Ce qui sera intéressant pour la suite sera de voir dans quelle mesure cette prolongation des échanges économiques entre la Russie et la Chine va être vue comme une tentative de la Chine d’atténuer les impacts des sanctions économiques occidentales. Ce sera une question d’interprétation.»

Pas d’issue rapide en vue   

Isolée sur le plan diplomatique, étranglée économiquement et contenue sur le plan militaire, la Russie va devoir faire en sorte de ne pas s’enliser en Ukraine. D’autant plus qu’aux pertes matérielles s’ajoutent des pertes humaines, difficilement évaluables tant les bilans varient: de 498 victimes, selon le seul et unique bilan officiel de la Russie, à plus de 12 000 selon l’armée ukrainienne.

«On se demande ce qui va se passer dans les prochaines semaines, affirme Alexis Rapin. Est-ce qu’ils vont jouer la montre en maintenant simplement l’encerclement des villes qui résistent encore (notamment Kyïv, Kharkiv et Marioupol, ndlr) et en les bombardant intensivement jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes? Ou est-ce que les Russes vont plutôt essayer, à un moment donné, d’entrer dans ces villes pour les prendre?»

Selon le chercheur, les Russes pourraient être tentés d’attendre pour ménager les pertes, pour que la prise de ces villes ne soit pas trop coûteuse pour eux en hommes et en matériel.

«Mais cette option peut prendre du temps et la Russie va avoir besoin d’un grand succès militaire prochainement pour montrer à la population russe que son armée progresse et qu’elle peut gagner la guerre», explique-t-il.

Quoi qu’il en soit, on peut s’attendre à ce que la guerre dure encore longtemps, dans la mesure où la situation sur le terrain semble pour l’instant verrouillée.

En espérant pour Vladimir Poutine qu’il se remémore d'autres préceptes de Sun Tsu: «La guerre est semblable au feu, lorsqu'elle se prolonge, elle met en péril ceux qui l'ont provoquée», ou encore «l'essentiel est dans la victoire et non dans les opérations prolongées».

Et pour l’instant, de victoire russe en Ukraine, il n’y a point.