«Le moment le plus dangereux»: un jeune Ukrainien raconte sa fuite terrifiante de Marioupol | 24 heures
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«Le moment le plus dangereux»: un jeune Ukrainien raconte sa fuite terrifiante de Marioupol

Image principale de l'article Il raconte sa fuite terrifiante de Marioupol
Photo d'archives, AFP

Un jeune Ukrainien raconte comment il a fui l’horreur de Marioupol avec ses parents via un couloir humanitaire, un périple devenu l’un des pires moments qu’il a vécus après des semaines à se cacher pour échapper à la pluie de bombes.

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«C’était horrifiant. Tout dans notre quartier est détruit. La ville était devenue trop dangereuse. Le stress d’être constamment bombardé et la fatigue s’accumulaient aussi dans nos corps», explique Glib Ivsieiev, au bout du fil à Dnipro.

Glib Ivsieiev, 29 ans, pose avec ses parents, avec qui il a fui Marioupol.

Photo courtoisie

Glib Ivsieiev, 29 ans, pose avec ses parents, avec qui il a fui Marioupol.

Avec ses parents âgés de la soixantaine, il a vécu pendant des semaines l’horreur à Marioupol, une ville au sud de l’Ukraine coupée de l’eau, de l’électricité et du réseau cellulaire, et où la nourriture se fait de plus en plus rare. 

Les parents de Glib Ivsieiev s’enlacent, cachés dans un refuge pour échapper aux bombardements.

Photo courtoisie

Les parents de Glib Ivsieiev s’enlacent, cachés dans un refuge pour échapper aux bombardements.

Le trio a vécu dans des refuges du centre-ville, car le quartier où se trouve la maison familiale, près de la mer d’Azov, est devenu un véritable champ de bataille. Chaque jour, il espérait avoir des nouvelles pour l’évacuation des citoyens.

Le père de Glib Ivsieiev fait bouillir de l’eau sur un petit feu de bois à l’extérieur.

Photo courtoisie

Le père de Glib Ivsieiev fait bouillir de l’eau sur un petit feu de bois à l’extérieur.

Convaincre ses parents

Or, même quand des corridors humanitaires ont été mis en place, «personne ne les a vraiment annoncés», explique M. Ivsieiev.

«Puis, le 16 mars, nous avons reçu un message texte d’un voisin disant que 70 voitures avaient été capables de quitter jusqu’à Zaporijjia. Tout le monde était inquiet de partir, mais j’ai décidé qu’il était temps pour nous. J’ai persuadé mes parents de prendre ce risque», rapporte l’homme de 29 ans.

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Le lendemain, ils ont pris la route au péril de leur vie puisque les bombes pleuvaient sur la ville. Des centaines de voitures faisaient aussi la file pour s’enfuir. Ça leur aura pris quatre heures dans le trafic pour parvenir à sortir de Marioupol. 

«Avec toutes ces voitures immobilisées à la même place, on pouvait être ciblés à tout moment. C’est le moment le plus dangereux et stressant qu’on a vécu», raconte Glib Ivsieiev.

«Tout le monde — même nous — avait accroché un bout de tissu blanc. Des affiches mentionnaient aussi la présence d’enfants», poursuit le jeune homme.

Pourtant, une colonne de voitures qui roulaient à environ une heure derrière eux a été la cible de tirs, s’attriste-t-il.

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Points de contrôle russes

Sur l’autoroute, des points de contrôle russes stoppaient sa voiture aux 5 km. « Ils regardaient notre auto, ce qu’on avait comme bagage, nos papiers. Ils fouillaient dans toutes les applications sur notre cellulaire. Ils étaient agressifs », décrit-il. 

Des Russes ont même voulu décourager la famille de s’enfuir vers Zaporijjia en lui disant que cette ville serait bientôt bombardée comme Marioupol. 

«Quand on a enfin pu mettre de l’essence à Zaporijjia, on s’est sentis en sécurité pour la première fois. [...] On a ressenti de la liberté et une certaine délivrance», explique-t-il.

Réfugié chez sa sœur

Après deux jours de route pour parcourir seulement 250 kilomètres, M. Ivsieiev est arrivé à Dnipro, où il se réfugie dans l’appartement de sa sœur avec toute sa famille.

«Maintenant, je pense sans arrêt à tous ceux qui sont restés coincés là-bas parce qu’ils n’ont pas d’auto pour s’enfuir. On est rapidement devenus tous amis et unis avec les gens dans les refuges. C’est difficile d’arrêter de penser à eux», laisse-t-il tomber.

Environ 300 000 personnes seraient toujours coincées à Marioupol, selon les autorités municipales.

Au total, dix millions d’Ukrainiens, soit plus d’un quart de la population, ont fui leurs foyers en raison de la guerre, a dit hier le haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés, Filippo Grandi. 

Des jours sans manger       

Un drone a pris cette photo de Marioupol, vendredi, montrant l’ampleur de la destruction de bâtiments civils.

Photo REUTERS

Un drone a pris cette photo de Marioupol, vendredi, montrant l’ampleur de la destruction de bâtiments civils.

Un petit groupe de sept habitants de Marioupol ont passé les derniers jours dans leur ville avec rien à se mettre sous la dent, ce qui les a poussés à prendre la route en catimini vers la Pologne vendredi dernier en s’entassant dans une voiture avec un seul bagage à la main. 

«On a juste roulé avec la peur au ventre. On était tellement stressés. Après deux ou trois heures de route en dehors de Marioupol, on a enfin pu respirer à nouveau», raconte Marco, qui a préféré taire son nom de famille, joint à Melitopol.

«Dans les prochains jours, on va essayer de traverser en Pologne», poursuit Tanya Knyaz, qui se déplace avec son ami. 

Au petit matin vendredi, le groupe de quatre adultes, deux enfants et ainsi que le fils de Mme Knyaz, un garçon de 18 ans lourdement handicapé, ont profité d’une brève accalmie des bombardements pour s’enfuir.

Maintenant ou jamais

«Nous sommes juste partis seuls, à nos risques et périls. On m’avait conseillé ce matin-là de fuir le plus rapidement possible aujourd’hui ou il sera trop tard parce que ça allait juste devenir pire», explique Marco.

«En 10 minutes, on a ramassé tout ce qu’on pouvait. J’ai pris un jeans, un t-shirt et une paire de souliers», poursuit-il. 

La situation qui a particulièrement dégénéré avec des bombardements plus constants pendant les derniers jours les a convaincus de s’enfuir. 

«Quand on est partis vendredi, on n’avait pas mangé depuis mercredi. Il nous restait des pâtes et du riz, mais comment cuisiner sans propane et quand c’est trop dangereux pour sortir faire un feu à l’extérieur?» raconte Marco. Et ça faisait déjà des jours que ceux-ci se nourrissaient avec seulement des œufs et des patates bouillies.

Ils mettaient la main sur un petit morceau de viande de temps à autre, quand ils étaient chanceux. La nuit, le groupe se cachait des bombes dans le sous-sol crasseux d’un immeuble à logements.

Encore très émotive, Tanya Knyaz estime « que le film d’horreur est terminé », même s’il leur reste 500 kilomètres à parcourir pour atteindre la frontière polonaise. 

Quitter sa ville par une route minée ou mourir       

Un jeune couple qui pensait mourir s’il restait à Marioupol a quitté sa ville bien-aimée par une route minée, sans attendre la mise en place de fameux couloirs humanitaires négociés tardivement entre la Russie et l’Ukraine. 

«Mes voisins avaient une voiture et un peu d’essence. Ils nous ont proposé de risquer nos vies pour nous enfuir, car on allait mourir si on restait», lance Chausova Alyona Vladislavovna, âgée de 26 ans. 

Elle a donc ramassé en vitesse quelques vêtements, son passeport et le peu d’argent restant avant de prendre la route avec son copain et ses deux voisins, le 13 mars dernier.

«Il n’y avait pas de couloirs humanitaires. Nous avons conduit par nous-même. La route était minée. Ç’a été difficile de passer les points de contrôle russes. C’était insupportablement effrayant et dangereux», explique-t-elle au Journal.

Toujours à Marioupol, une file d’attente pour obtenir de l’eau potable.

Photo courtoisie, Chausova Alyona Vladislavovna

Toujours à Marioupol, une file d’attente pour obtenir de l’eau potable.

Soulagée 

Même si elle trouve douloureux d’avoir quitté sa maison et sa vie à Marioupol, l’étudiante se sent soulagée: «Les obus ont enfin cessé de voler tous les jours au-dessus de ma tête. J’ai réussi à survivre.»

Elle est présentement hébergée dans la ville de Kamianske, chez des inconnus qui ont généreusement ouvert les portes de leur maison à des réfugiés.

Des citoyens de Marioupol faisant un feu à l’extérieur pour cuisiner.

Photo courtoisie, Chausova Alyona Vladislavovna

Des citoyens de Marioupol faisant un feu à l’extérieur pour cuisiner.

À Marioupol, Mme Alyona Vladislavovna habitait au neuvième étage d’un immeuble à logements, dans lequel il y a maintenant trois grands trous à cause de bombardements. Sans chauffage, il ne faisait pas plus de 4 degrés dans son appartement.

«Mais c’était encore pire pour les gens dont les fenêtres étaient brisées par les obus», relativise-t-elle. 

Pour boire, elle faisait fondre de la neige ou récupérait l’eau de pluie des gouttières de son immeuble. Elle a dû utiliser le même petit bol d’eau pour faire bouillir ses œufs, laver ses bas et finalement actionner la toilette. 

Lorsqu’elle pouvait, elle cuisinait sur un petit feu à l’extérieur avec la peur au ventre en entendant au loin le son des bombardements. «Il aurait été impossible de survivre là-bas. Je l’ai vite compris», laisse-t-elle tomber.

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