La Russie se prépare-t-elle à utiliser des armes chimiques en Ukraine? Et à quel prix? | 24 heures
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La Russie se prépare-t-elle à utiliser des armes chimiques en Ukraine? Et à quel prix?

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Photo Archives Reuters

La possibilité que la Russie utilise des armes chimiques en Ukraine inquiète la communauté internationale. Même en temps de guerre, ces armes sont jugées trop cruelles. Mais que sont, au juste, ces armes chimiques, et la Russie pourrait-elle vraiment s’en servir?

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Au début du mois, l’ambassadeur de Russie aux Nations unies, Vasily Nebenzia, a accusé l’Ukraine de disposer d’un «réseau de laboratoires» où sont menées des «expériences biologiques très dangereuses». Ces informations ont aussi été colportées par le ministère de la Défense et le chef de la diplomatie russe, Sergeï Lavrov. 

Visaly Nebenzia

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Visaly Nebenzia

L’Ukraine et les États-Unis ont tous deux démenti ces accusations et plusieurs experts craignent qu’il ne s’agisse que d’un nouveau chapitre de la propagande russe, destiné à justifier les attaques chimiques en sol ukrainien. Pour le président américain Joe Biden, cela ne fait d’ailleurs aucun doute: «Vladimir Poutine envisage d’utiliser ces types d’armes.»

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C’est quoi, des armes chimiques?  

«Ce sont des armes qui utilisent un produit toxique, souvent des gaz de combat, et qui peuvent entraîner toutes sortes de blessures et causer la mort», indique Éric Ouellet, professeur au Collège des Forces canadiennes et spécialistes de la sociologie du militaire.

Ces produits toxiques peuvent avoir été inventés à des fins de combat ou avoir été convertis en armes. Ils sont regroupés en catégories selon leurs effets sur le corps humain, indique la Croix-Rouge. 

• Les agents vésicants, comme le gaz moutarde, sont utilisés sous plusieurs formes, notamment en aérosol, et font apparaître des cloques potentiellement mortelles sur la peau et les poumons. 

• Les agents suffocants, expulsés sous forme de gaz, irritent les voies respiratoires. On peut penser au chlore, le produit que l’on utilise pour purifier l’eau.

• Les agents neurotoxiques causent une paralysie, déclenchent des crises d’épilepsie ou entraînent des pertes de conscience. Le plus connu, et le plus létal, est le gaz sarin. Ils peuvent aussi être utilisés sous plusieurs formes, par exemple en aérosol.

• Les agents hémotoxiques, très létaux, asphyxient les organes. On peut penser au cyanure d’hydrogène. Ils sont utilisés principalement sous forme de gaz. 

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L’utilisation de ces agents est jugée particulièrement barbare, puisque plusieurs d’entre eux n’ont pas pour objectif de tuer, mais plutôt de blesser. 

C’est notamment le cas du chlore, explique Jonnhy Nehme, expert en médecine biomédicale au sein de l’Unité de contamination par les armes de la Croix-Rouge internationale (CIRC), dans un article publié sur le site de l’organisme en 2018. 

«Son taux de létalité est de 5%. L’idée est de réduire les capacités d’un groupe armé en blessant les soldats, forçant ainsi plusieurs de [leurs] camarades à [leur] venir en aide.»

Les armes chimiques sont aussi conçues pour ne pas être détectées: on ne peut ni les voir ni les sentir. Il est donc impossible de les fuir. 

Sont-elles vraiment utiles aux combats?   

Ces armes servent généralement «à des fins de guerre psychologique». «Les armes chimiques sont vraiment plus une arme de terreur qu’une arme utile aux combats», mentionne Éric Ouellet.

Utilisées pour la première fois à grande échelle pendant la Première Guerre mondiale, les armes chimiques sont beaucoup moins utilisées aujourd’hui, parce qu’elles sont difficiles à contrôler, poursuit-il. 

«Pendant la Première Guerre mondiale, on les envoyait dans la tranchée où un très grand nombre de soldats adverses étaient cachés. Dans ce contexte, ça a du sens. Mais dans la guerre aujourd’hui, qui est beaucoup plus mobile, ce n’est pas très utile. Elles dépendent des conditions météorologiques, puisque les gaz qu’elles libèrent peuvent être poussés par les vents, ce qui les rend très difficiles à utiliser. Elles contaminent tout l’environnement.»

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Leur utilisation pourrait ainsi causer des pénuries alimentaires, des catastrophes environnementales et des maladies, en contaminant les champs et cours d’eau avoisinants, en plus de contaminer les champs de bataille.

Il est possible que les Russes s’en servent pour dégager des zones dans lesquelles ils pensent que les troupes ukrainiennes sont cachées, avance M. Ouellet. Mais ils frapperaient aussi leurs propres soldats qui s’y trouvent. L’opération serait donc complexe et très risquée.

Que signifierait leur utilisation dans le conflit?   

Production, transport, conservation, acquisition ou transfert: tout ce qui touche l’arme chimique est interdit, insiste Éric Ouellet.

«Ça serait une escalade très, très sérieuse dans le conflit, parce que ces armes sont strictement interdites par des conventions internationales auxquelles adhère aussi la Russie. On parle de crime de guerre évident et facile à prouver.»

La Convention sur les armes chimiques (CAC), entrée en vigueur en 1997, et l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), créée dans la foulée pour superviser les efforts mondiaux qui sont faits pour éliminer ces armes, interdisent l’utilisation de ces armes. La majorité des pays dans le monde, soit 193 États, y adhèrent. La Corée du Nord et l’Égypte sont parmi les seuls à ne pas avoir signé la Convention. 

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Le régime de Vladimir Poutine a d’ailleurs été accusé par la communauté internationale, ces dernières années, d’avoir utilisé des agents toxiques hautement mortels du groupe Novitchok lors de deux tentatives d’assassinat: une fois contre l’ancien espion russe Sergei Skripal au Royaume-Uni, et une autre contre le célèbre opposant russe Alexeï Navalny. 

La Russie risque-t-elle vraiment de les utiliser?  

Éric Ouellet doute que la Russie emprunte ce chemin, qui entraînerait de facto une réponse de l’OTAN.

«L’Occident n’aurait pas vraiment le choix de réagir et, ça, les Russes le savent. S’ils franchissent cette limite, ils risquent de voir une intervention militaire de l’OTAN. C’est le scénario que tout le monde, incluant les Russes, veut à tout prix éviter. Ça pourrait réellement sonner le début d’une troisième guerre mondiale», analyse-t-il.

Joe Biden a d’ailleurs promis «une réponse» des Occidentaux le cas échéant, sans donner plus de détails, lors d’une conférence de presse tenue en marge d’un marathon diplomatique à Bruxelles hier. 

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Si des despotes comme Bachar Al Assad ont déjà utilisé ces armes en désespoir de cause dans le passé, Vladimir Poutine n’a pas encore épuisé toutes ses options, note M. Ouellet. 

«L’armée russe ne veut maintenant plus entrer dans les villes comme Kyïv ou Kharkiv. Les Russes sont plutôt en train de changer leur approche pour une posture défensive. Ça veut dire qu’ils vont utiliser leur artillerie pour détruire la ville quartier par quartier, un peu comme ils ont fait à Grozny, en Tchétchénie. Là, je crois qu’ils s’installent pour le long terme», explique-t-il. 

Dans quels autres conflits ont-elles été utilisées?   

Les armes chimiques ont été utilisées à de multiples occasions, même après la signature des traités internationaux les interdisant, selon la CAC. 

En voici quelques exemples: 

• Pendant la Première Guerre mondiale, entre 1914 et 1918, ces armes ont fait plus de 1 300 000 victimes, dont 100 000 au combat; 

• En Afghanistan, par les Russes, entre 1979 et 1983;

• Par les Américains pendant la guerre du Vietnam; 

• Par le régime de Saddam Hussein en Irak, pendant la guerre du Golfe (1990);

• Par le régime de Bachar Al Assad en Syrie, en 2018. 

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