L’Ukraine scindée en deux? Voici ce que voudrait dire la chute de Marioupol | 24 heures
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L’Ukraine scindée en deux? Voici ce que voudrait dire la chute de Marioupol

Un soldat russe au centre de Marioupol.
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Un soldat russe au centre de Marioupol.

Le dernier bataillon de l’armée ukrainienne à Marioupol se prépare à une «ultime bataille», après avoir tenu tête aux Russes pendant plus de 40 jours. La perte de la ville pourrait mener à une séparation de l’Ukraine, craignent des experts.

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Après avoir réalisé «le possible et l’impossible» en repoussant les forces russes à Marioupol – souvent à court de munitions, d’eau et de nourriture –, la 36e brigade de la marine nationale des forces armées ukrainiennes a publié lundi un message sur Facebook qui laisse craindre le pire pour l'Ukraine. 

«Ce sera la mort pour certains d’entre nous et la captivité pour les autres. Nous ne savons pas ce qui va se passer, mais nous vous demandons vraiment de vous souvenir [de nous] avec un mot gentil», a avisé l’unité, dont la moitié des membres seraient blessés.

Des soldats russes au centre de Marioupol.

AFP

Des soldats russes au centre de Marioupol.

Un soldat russe au centre de Marioupol.

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Un soldat russe au centre de Marioupol.

Un conseiller du président Volodymyr Zelensky a aussi annoncé dimanche qu’il était «désormais impossible militairement» de reprendre Marioupol, une journée avant que les forces prorusses indiquent avoir pris le contrôle de la zone portuaire de la ville. 

Désormais détruite à plus de 90%, Marioupol a vu périr plus de 10 000 personnes dans son enceinte depuis le début des combats, selon les autorités ukrainiennes. 

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Des personnes marchant dans les rues de Marioupol.

AFP

Des personnes marchant dans les rues de Marioupol.

Marioupol, une ville stratégique  

La capitulation des défenseurs de Marioupol permettrait aux Russes d’obtenir des gains qu’ils espéraient déjà en début de conflit, rappelle le titulaire de la Chaire en études ukrainiennes de l’Université d’Ottawa, Dominique Arel. 

«Un des objectifs de cette guerre, c’est de prendre tout le Donbass. Marioupol, c’est la deuxième plus grande ville du Donbass et la seule parmi les grandes villes de la région qui est restée sous contrôle ukrainien depuis le début des affrontements en 2014. Le symbole de la prise de la ville serait donc très fort pour les Russes», analyse-t-il.

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Puisque la ville est située dans le sud-est du pays, sa conquête permettrait à Moscou de mieux contrôler le Donbass, en plus d’une grande partie de l’est du pays.

«Ça serait un pas vers la conquête de la région au complet. Les Russes pourraient consolider leurs avancées dans le couloir qui longe la mer d’Azov, en partant de la Crimée [annexée à la Russie en 2014], en passant par Marioupol, pour se rendre dans les territoires prorusses un peu plus au nord du Donbass», avance Dominique Arel. 

La prise de la ville pourrait aussi permettre à la Russie d’encadrer les forces ukrainiennes et de faciliter le ravitaillement et le renouvellement de leurs troupes, souligne le professeur spécialisé en commandement militaire stratégique et en prises de décision au Collège des Forces canadiennes, Éric Ouellet. 

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Une séparation du pays comme en Corée?   

Le 27 mars dernier, un responsable du ministère de la Défense ukrainien avait indiqué que la Russie pourrait tenter d’opérer une séparation du territoire, comme celle observée en Corée après la Deuxième Guerre mondiale, si elle mettait la main sur l’est du pays.

Bien qu’il estime qu’une séparation de l’Ukraine soit «théoriquement possible», le fondateur de la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques, Charles-Philippe David, rejette les parallèles avec le scénario coréen. 

«Ça ne peut pas être la Corée pour une seule et bonne raison: ce qui s’est passé en Corée, c’est une guerre qui a impliqué l’URSS, la Chine, les États-Unis, l’ONU, etc. Il y a un armistice qui a été signé en 1953 et il a été signé par tout le monde. Si l’on ramène ça au conflit actuel, ça voudrait dire que l’Occident et l’Ukraine reconnaîtraient cette division de l’Ukraine. Ça n’arrivera pas», dit-il. 

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Une position partagée par Dominique Arel, qui rappelle que la Corée du Nord avait, à l'époque, aussi bénéficié d’un appui local, à la suite d’une insurrection contre l’occupant japonais. La Russie ne dispose pas d'un tel appui en Ukraine, selon lui.

«Vous n’avez pas ça du tout en Ukraine présentement. Ils trouvent des collaborateurs, comme il y en a toujours pendant l’occupation d’un pays, mais il n’y a aucun mouvement national organisé prorusse qui va soutenir ce que les Russes font présentement», soutient-il. 

Vladimir Poutine au Kremlin

AFP

Vladimir Poutine au Kremlin

Vers une «guerre d’usure»  

La séparation du territoire, si elle devait se produire, se ferait donc par la force, poursuit Charles-Philippe David. 

«Ça pourrait se faire en installant des forces armées à la périphérie d’une frontière qui séparerait l’est du pays en érigeant des barbelés et des murs frontaliers, comme cela existe déjà par douzaine partout dans le monde, pour créer un territoire qui appartient à la Russie.»

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Bien que l’armée russe serait en meilleure posture en contrôlant Marioupol, puis le Donbass, M. David estime que le conflit risque de s’enliser dans une «guerre d’usure». 

La résistance ukrainienne pourrait en effet réserver des surprises aux troupes russes.

«Les prochaines semaines risquent d’être pires que ce que nous avons vu jusqu’à maintenant. Ça pourrait durer des années. L’armée russe est mieux placée qu’elle ne l’était dans le nord du pays, mais il ne faut pas oublier que ça fait déjà huit ans que la guerre fait rage dans le Donbass. Quatorze mille personnes y avaient déjà perdu la vie avant l’invasion. Avec ce qui se passe actuellement, je ne vois pas pourquoi les Ukrainiens arrêteraient de se battre», conclut-il