La Russie pourrait utiliser de «petites» armes nucléaires en Ukraine | 24 heures
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La Russie pourrait utiliser de «petites» armes nucléaires en Ukraine

Image principale de l'article De petites armes nucléaires utilisées en Ukraine?
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Au moment où les troupes russes intensifient leurs frappes dans l’est de l’Ukraine, des experts craignent que Vladimir Poutine n'en vienne à utiliser des armes nucléaires de «faible puissance» si son armée continue d’essuyer des revers sur le terrain. Mais c'est quoi, au juste, une arme nucléaire de «faible puissance»? On vous explique.

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Une fois de plus, la menace nucléaire plane sur la guerre en Ukraine. 

Samedi dernier, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a en effet partagé les craintes de la CIA, selon laquelle Vladimir Poutine pourrait se servir d’armes nucléaires de «faible puissance» compte tenu des revers accumulés par l’armée russe depuis le début du conflit.

Même si le ministre des Affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, a assuré que son pays comptait s’en tenir à l’utilisation d’armes conventionnelles dans le conflit, la menace nucléaire demeure bien réelle. 

Des armes «tactiques»  

Les armes nucléaires de «faible puissance» sont des armes dites «tactiques», avec de plus petites charges explosives et une portée inférieure à 5500 km. Ces armes sont destinées aux champs de bataille, explique Thomas Hughes, chercheur au Centre for International and Defence Policy de l’Université Queen’s.

«Il s'agit, en quelque sorte, d'une extension d'une arme conventionnelle, mais nucléaire, donc plus puissante. L'intention, ici, est de causer beaucoup de dégâts, mais on ne s'attend pas nécessairement à ce qu'elles aient un effet de choc qui mettrait fin à la guerre immédiatement», explique-t-il.

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Selon le site spécialisé Bulletin of the Atomic Scientists, la Russie détiendrait près de 2000 ces armes «tactiques» sur un arsenal total d’un peu moins de 4500 têtes nucléaires. C’est plus que tout autre pays dans le monde. 

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«Faible puissance»? Pas tout à fait...   

Bien que ces armes soient décrites comme étant de «faible puissance», elles ne sont pas pour autant à prendre à la légère, insiste Thomas Hughes. Ce dernier rappelle que la course à l’armement ayant suivi la Deuxième Guerre mondiale a mené les grandes puissances à se doter de mastodontes d’une puissance incroyable.

«La puissance des bombes n’a cessé de s’accroître pendant la guerre froide. Les États-Unis ont testé une bombe jusqu’à 1000 fois plus puissante que celle qui a détruit Hiroshima, et l’URSS en a testé une jusqu’à 3000 fois plus importante», souligne-t-il. 

Photo aérienne de l'explosion de la première bombe atomique utilisée à Hiroshima, au Japon, en 1945.

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Photo aérienne de l'explosion de la première bombe atomique utilisée à Hiroshima, au Japon, en 1945.

En raison de cette course à l’armement, la puissance des bombes tactiques que détiennent aujourd’hui les grandes puissances varie énormément, ajoute-t-il. 

«La puissance des moins fortes équivaut à une fraction de celles utilisées en 1945, mais certaines armes peuvent atteindre jusqu'à 100 kilotonnes. C'est presque cinq fois plus que celle utilisée à Nagasaki. Nous en parlons aujourd'hui comme d'armes nucléaires à “faible rendement” simplement parce que les plus grosses armes sont maintenant énormes.»

Pour rappel, la bombe qui a défiguré Nagasaki a fait environ 40 000 morts lors de sa détonation et presque autant de personnes blessées ont par la suite perdu la vie. 

«Petites» armes, grands risques  

Des armes tactiques de moindre puissance, la Russie en possède en grand nombre, et c’est ce qui est inquiétant, indique Kevin McMillan, professeur d'études politiques à la Faculté des sciences sociales de l'Université d’Ottawa.

«Ces armes jouent un rôle important dans les stocks nucléaires de la Russie et dans sa doctrine militaire. C’est très possible que les hauts placés soient moins choqués à l’idée de les utiliser, puisqu’ils se disent que, si elles ont été développées, c’est pour être utilisées», explique-t-il. 

Le président russe Vladimir Poutine, accompagné du ministre de la Défense Sergei Shoigu et de Valery Gerasimov, le chef de l'état-major russe.

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Le président russe Vladimir Poutine, accompagné du ministre de la Défense Sergei Shoigu et de Valery Gerasimov, le chef de l'état-major russe.

Les deux experts précisent toutefois qu’il s’agit encore d’un risque «assez lointain» et que, si la Russie décidait d’utiliser des armes tactiques de moindre puissance, ce ne serait pas nécessairement pour infliger des pertes sur le terrain.

«Il y a définitivement un risque, dans un scénario qui est moins évoqué, que la Russie l’utilise dans un endroit qui n’est pas peuplé, de manière plus dissuasive qu’offensive, donc loin des populations civiles ou des cibles militaires. Je crois que la valeur de choc et la terreur que cela engendrerait seraient un aspect important pour Poutine, qui montrerait jusqu’où il est prêt à aller. Ce serait un avertissement», explique Kevin McMillan. 

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Un tabou de 76 ans en péril  

Mais même si une arme n'était utilisée que de manière dissuasive par la Russie, un point de non-retour serait atteint. Une ligne qu’aucun État n’a osé franchir depuis 76 ans.

«Le danger, avec les armes nucléaires tactiques, c’est que l’écart entre le conflit conventionnel et le conflit nucléaire est diminué. Briser ce tabou de l’utilisation de l’arme nucléaire pourrait mener à une escalade, parce que les grandes puissances ne font pas de distinction entre les types d’armes nucléaires utilisées. Il n’y a pas de scénario légitime pour l’utiliser. Pour eux, une telle action demande une réponse musclée», estime-t-il.

L’OTAN serait-elle alors obligée de s’impliquer dans le conflit? Reculerait-elle par peur d’une escalade? Conserverait-elle la même stratégie? Plusieurs questions qui restent en suspens, indique M. McMillan. 

Chose certaine, la suite des choses dépendra de Vladimir Poutine, soutient-il. 

«Ça dépend de ses objectifs, mais c’est un grand preneur de risques, un spécialiste des tactiques alarmistes pour déséquilibrer l’adversaire. S’il était acculé au pied du mur, il pourrait s’en servir. Et comme il a les militaires et les services de renseignement dans sa poche, c’est très probable que son ordre serait obéi», conclut-il.