Que se passe-t-il au chemin Roxham? 6 questions pour mieux comprendre | 24 heures
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Que se passe-t-il au chemin Roxham? 6 questions pour mieux comprendre

Ces jours-ci, plus de 100 personnes franchissent quotidiennement la frontière de manière illégale au poste de Saint-Bernard-de-Lacolle, en Montérégie, comme ici à la fin du mois d’avril.
Photo Pierre-Paul Poulin

Ces jours-ci, plus de 100 personnes franchissent quotidiennement la frontière de manière illégale au poste de Saint-Bernard-de-Lacolle, en Montérégie, comme ici à la fin du mois d’avril.

Après l’avoir fermé pendant la pandémie, le gouvernement fédéral a rouvert le chemin Roxham en novembre 2021. Depuis, Québec demande la fermeture de ce passage irrégulier qu’empruntent quotidiennement des centaines de demandeurs d’asile en quête d’une vie meilleure. Voici six questions pour mieux comprendre la situation.

C’est quoi, le chemin Roxham?   

Le chemin Roxham, c’est un passage qui traverse la frontière canado-américaine en provenance de la petite ville de Champlain, dans l’État de New York, aux États-Unis. Du côté québécois, il se trouve dans la petite municipalité de Saint-Bernard-de-Lacolle, en Montérégie, à environ 65 km au sud de Montréal. Le point d’arrivée est à quelques minutes à peine de l’Agence des services frontaliers du Canada. 

Photo d’archives, Marie-Ève Dumont

Au fil des ans, le chemin est devenu l'un des points d’entrée irréguliers les plus connus au monde, notamment parce qu’il est sécuritaire et qu’il y est très facile de franchir la frontière. Au bout d’environ un kilomètre de route, il suffit de traverser un petit fossé et de marcher quelques mètres pour rejoindre la rue du côté canadien.

Capture d'écran TVA NOUVELLES

Le passage était passablement méconnu avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, en 2017. Mais le durcissement du ton de Washington envers les migrants, combiné aux messages d’ouverture de Justin Trudeau, aurait convaincu des milliers de migrants de l'emprunter. 

Pourquoi on en parle maintenant?   

Avant la pandémie, un peu plus de 15 000 personnes passaient par le chemin Roxham annuellement. Quand le virus a paralysé le monde en 2020, le gouvernement fédéral l’a fermé pour des raisons sanitaires, avant de le rouvrir en novembre 2021. 

Joël Lemay / Agence QMI

Depuis le début de l’année 2022, plus de 10 600 personnes se sont déjà présentées sur ce chemin, selon les chiffres du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration. À ce rythme, plus de 35 000 personnes pourraient emprunter le chemin cette année, estime le ministre québécois de l'Immigration, Jean Boulet. 

Depuis quelques jours, le gouvernement de la CAQ demande au fédéral de fermer le chemin, soutenant que le Québec n’a pas la capacité d’accueillir autant de migrants et de traiter autant de demandes.

Qui l’emprunte?  

«Un mythe persistant, c’est que n’importe qui peut traverser le chemin Roxham et trouver refuge au Canada, mais c’est faux. Il s’agit de demandeurs d’asile, donc de gens qui fuient la guerre, la persécution et d’autres contextes qui mettent leur vie en danger dans leur pays d’origine», rappelle la directrice générale d'Amnistie internationale Canada francophone, France-Isabelle Langlois.

À leur arrivée sur le territoire canadien, les migrants ne sont d’ailleurs pas laissés à eux-mêmes. Des agents de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) les attendent, et leur dossier est pris en charge par les autorités frontalières. Ces dernières détermineront si leur demande est recevable ou non, indique Louis-Philippe Jannard, doctorant en droit de l’UQAM et spécialiste de l’immigration. 

Photo d'archives

«Il y a plusieurs critères qui font en sorte que la personne ne pourrait même pas demander l’asile, ce qui assure déjà un certain tri. On peut penser à quelqu’un qui aurait des antécédents criminels graves, par exemple. Quelqu’un qui a déjà reçu une décision d’irrecevabilité à un point officiel ne pourrait pas non plus resoumettre une demande», explique-t-il.

Le regroupement citoyen de la région où se trouve le chemin Roxham, Créons des ponts, affirme qu'entre 2017 et 2019, les trois pays d’origine les plus fréquents des demandeurs d’asile irréguliers étaient le Nigéria, Haïti, et la Colombie.

Pourquoi l'empruntent-ils?   

Au-delà des aspects géographique et sécuritaire du chemin, la popularité de ce point de passage s’explique par des raisons d'ordre juridique, indique Louis-Philippe Jannard. 

«C’est une conséquence de l’Entente sur les pays sûrs, un accord signé entre le Canada et les États-Unis qui stipule que les migrants qui souhaitent demander l’asile doivent obligatoirement le faire dans le premier pays où ils mettent les pieds. Donc, dans le cas des demandeurs qui proviennent du sud, les États-Unis», explique-t-il. 

Photo d'archives, AFP

En raison de cet accord, un migrant en provenance des États-Unis qui se présente à un point officiel est refoulé à la frontière canadienne pour cette raison.

Cependant, l’Entente ne s’applique qu’aux points d’entrée officiels, c'est-à-dire les postes de douane. Les migrants qui traversent au chemin Roxham, lorsqu’ils sont pris en charge par les autorités canadiennes, peuvent donc présenter une demande d’asile en bonne et due forme. 

Au Québec, tous les partis provinciaux s’entendent sur l’urgence de revoir cette entente. Bien qu’il ne s’engage pas à barrer la route aux migrants, le gouvernement Trudeau assure que des négociations sont en cours avec les États-Unis pour trouver une nouvelle entente. 

Les migrants irréguliers qui arrivent par le chemin Roxham profitent également de la Convention relative au statut des réfugiés édictée en 1951, ratifiée par le Canada, et de la Loi canadienne sur l'immigration et la protection des réfugiés. Ces dernières stipulent que les demandeurs d'asile ne seront pas pénalisés s'ils entrent dans un pays de manière irrégulière, à condition qu'ils se présentent sans délai aux autorités, mentionne France-Isabelle Langlois.

Pourquoi ne pas le fermer?   

Même si le passage était fermé, des migrants continueraient à passer la frontière canadienne. Ils emprunteraient probablement des chemins beaucoup moins sécuritaires en se rabattant sur des réseaux de passeurs clandestins, avec des conséquences potentiellement désastreuses, prévient Mme Langlois. 

Le 27 janvier dernier, la GRC a confirmé, par exemple, qu’une famille de quatre originaire de l'Inde avait été retrouvée morte de froid près de la frontière canado-américaine au Manitoba. Elle avait été vraisemblablement abandonnée par des passeurs clandestins. 

De con côté, Louis-Philippe Jannard rappelle que le chemin Roxham permet aux autorités de garder un œil sur les migrants qui franchissent la frontière. 

«Il y a toute une infrastructure en place qui fait en sorte que les autorités savent qui arrive au Canada par le chemin. [S'il était fermé], ce serait beaucoup plus difficile pour les autorités de savoir qui franchit la frontière», avertit-il.

Pourquoi ne pas le laisser ouvert?  

Même si le Québec ne prend pas en charge l’ensemble des demandeurs d’asile qui franchissent le chemin Roxham − certains quittent pour d’autres provinces −, le gouvernement Legault estime que la situation est insoutenable. La CAQ évalue la capacité d’hébergement du Québec à 1150 demandeurs, un nombre presque déjà atteint, a affirmé Jean Boulet hier. 

Jean Boulet

Photo Stevens Leblanc

Jean Boulet

C’est que la province doit gérer une bonne partie des services offerts aux migrants en attente d’une décision dans leur dossier. Parmi ces services: l’aide pour trouver un logement, l’inscription des enfants à l’école et l’aide sociale de dernier recours, note Louis-Philippe Jannard. Le fédéral paye cependant une bonne partie de ces services.

Finalement, l'arrivée massive de migrants par le chemin Roxham ralentit le traitement des demandes d’asile. Il faut aujourd'hui plus d'un an pour déterminer si une demande est recevable, alors que ce délai était autrefois de quelques jours. Cette lenteur empêche notamment ces migrants de se trouver du travail.