Est-ce que «Moon Knight» représente bien le trouble dissociatif de l'identité? 2 psys se prononcent | 24 heures
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Est-ce que «Moon Knight» représente bien le trouble dissociatif de l'identité? 2 psys se prononcent

Image principale de l'article Deux psys décortiquent «Moon Knight»

Le nouvelle série Marvel qui est sur toutes les lèvres, Moon Knight, met en vedette une personne vivant avec un trouble dissociatif de l'identité. Hollywood a souvent très mal représenté cette maladie complexe. Est-ce que cette fois le trouble mental a été bien dépeint? On a posé la question à deux spécialistes.

Créé par Marvel Comics en 1975, Moon Knight est l’alias de Marc Spector, un mercenaire qui a obtenu des pouvoirs magiques de Khonsou, le dieu de la Lune de la mythologie égyptienne. Du moins, c’est ce qu’il croit. Marc vit aussi avec un trouble dissociatif de l'identité. Dans la série diffusée sur Disney+, on rencontre une autre de ses personnalités, Steven Grant. Beaucoup plus doux et timide que Marc, Steven se réveille souvent à un endroit, sans savoir comment ou pourquoi il se retrouve là.  

Ce trouble mental a maintes fois été représenté de façon exagérée dans de nombreux films et séries. On pense notamment à Split (M. Night Shyamalan, 2016), Psycho (Alfred Hitchcock, 1960) ou encore Fight Club (David Fincher, 1999) dans lesquels le TDI est utilisé comme «punch» de la fin, ou pour justifier les agissements d’un tueur ou d’un sociopathe.  

La série Marvel mettant en vedette Oscar Isaac a rapidement attiré l’attention et, en ligne, le débat fait rage à savoir si la représentation du TDI est juste. 

AFP

Pour démêler le vrai du faux, nous avons fait appel à Dre Claire Gamache, psychiatre, ainsi qu’à Dre Marie-Christine Laferrière-Simard, psychologue et cofondatrice et codirectrice de la Clinique des troubles dissociatifs SENCRL. 

Qu’est-ce que le trouble dissociatif de l’identité?  

Selon Dre Gamache, c’est un diagnostic très rare, mais aussi très controversé. Le TDI se développe généralement après un sérieux traumatisme vécu durant l’enfance. Le cerveau ne pouvant pas supporter le stress et assimiler le trauma, il se détache de la situation, ce qu’on appelle la dissociation. La dissociation peut devenir si importante que le cerveau crée au minimum une autre personnalité. 

Dre Laferrière-Simard précise que c'est en fait une identité fragmentée en plusieurs états de personnalité, aussi appelés des alters. Ceux-ci sont dissociés les uns des autres, plutôt qu’intégrés à une seule personnalité et on voit une alternance entre ces différents états de personnalité. On appelle la collection de personnalités le système.

Dans Moon Knight, les alters, Marc et Steven, se battent pour avoir le contrôle du corps, est-ce réaliste?   

Dre Marie-Christine Laferrière-Simard explique que cela représente bien le conflit interne très fort que vivent les gens avec un TDI, mais de façon visuelle. Les «switchs», les moments où il y a un changement de personnalité, sont généralement plus subtils que dans les films. Dans la réalité, ils peuvent être à peine perceptibles, par exemple, la personne baisse la tête puis la relève ou encore retire ses lunettes. 

C’est en effet fictionnalisé et, selon l’expérience de Dre Gamache, le changement se fait généralement de manière plus progressive. Cela commence par la dissociation, un moment où la personne n’est «plus là», puis quand elle «revient», c’est une autre personnalité qui prend le dessus. 

Marc et Steven ont des accents et des habiletés différentes, est-ce quelque chose qui peut réellement se produire?   

Dre Claire Gamache assure que c’est réaliste! Elle a déjà connu une patiente francophone qui se mettait à parler en anglais lorsqu’un de ses alters prenait le dessus. Il n’est pas rare de voir d'autres divergences plus minimes, comme des goûts vestimentaires différents ou encore des manières d’écrire qui varient.  

Dre Laferrière-Simard ajoute qu’un alter pourrait avoir un talent exceptionnel ou des connaissances approfondies dans un domaine, mais pas les autres personnalités. On note cet aspect du TDI dans Moon Knight, puisque Steven connaît tout sur la mythologie égyptienne, contrairement à Marc, et peut l’aider lors de ces quêtes. La psychologue explique qu’en effet, il peut y avoir une multiplicité fonctionnelle où il y a une bonne communication entre les alters et de la coopération, mais on pourrait avoir comme but éventuel avec la thérapie de tout intégrer au sein d’une seule identité.  

Quand une personnalité reprend le contrôle du corps, c’est comme si elle se réveillait d’un rêve, est-ce commun qu’une personne avec un TDI ne se souvienne pas de ce que ses alters ont fait?   

C’est réaliste, selon Dre Laferrière-Simard, mais ce n’est pas toujours le cas. L’amnésie peut arriver lors d’un «switch» complet où l’alter se souvient du dernier moment où il avait le contrôle, puis du moment présent, mais de rien entre les deux. Il peut par contre avoir des «switchs» sans présence d’amnésie. 

Dre Gamache abonde dans le même sens. La psychiatre ajoute cependant que cela n’arrive pas qu’aux gens avec un TDI. N’importe qui qui vit un gros traumatisme ou un immense stress pourrait faire une «fugue dissociative». Dans ces cas-là, la personne peut se «réveiller» dans une autre ville et ne pas savoir comment elle s’est rendue là.  

Dans certaines scènes, Marc et Steven se parlent par le biais de miroirs. Est-ce que les personnalités peuvent communiquer entre elles?  

Dre Gamache explique que parfois, les gens avec un TDI entendent des voix lorsque leurs alters se parlent. C’est ce qui peut causer des diagnostics erronés. Ce qui différencie le TDI d’un autre trouble mental comme la schizophrénie est qu’une personne vivant avec un TDI peut entendre une voix, mais va la reconnaître et savoir de qui il s’agit. 

Dre Laferrière-Simard précise que cela ne se fait pas nécessairement devant un miroir, mais qu’une personne vivant avec un TDI peut en effet entendre des voix, le plus souvent à l’intérieur de sa tête. Il peut s’en suivre un échange, à voix haute, par écrit, ou dans les pensées. Une réelle discussion entre différentes personnalités peut ainsi s’installer. 

Marc sait que Steven existe, mais Steven croit être le seul à vivre dans ce corps. Est-ce possible?   

Les deux docteures affirment que oui, il est réaliste que certains alters soient plus au courant que d’autres. Dre Laferrière-Simard explique que ça peut être différent pour chaque personne vivant avec un TDI. Toutes les options sont possibles. On pourrait voir une personne chez qui la personnalité A connaît B, mais B ne connaît pas A, et vice versa, parfois tous les alters se connaissent, parfois non, etc.   

Dre Gamache ajoute que les personnalités ont différentes utilités, l’une peut avoir plus d’assurance, une autre être le protecteur de l’hôte, l’autre être un enfant démuni, il est donc possible qu'un alter ne soit pas au courant qu’il n’est pas seul. 

AVERTISSEMENT : La suite de ce texte pourrait vous gâcher quelques punchs si vous n’avez pas encore terminé la série!   

À la fin de la série, on apprend qu’il existe une troisième personnalité au sein du système, à l'insu de Marc et Steven. Celle-ci est ultra violente, ce qui tombe dans les clichés hollywoodiens. Est-ce réaliste de croire qu’un alter pourrait aller jusqu’à tuer sans que l’hôte ou les autres alters ne le sachent?   

Puisque le TDI naît de traumatismes importants, Marie Christine Laferrière-Simard explique que l’une des personnalités pourrait être plus agressive. Cette agressivité par contre n’est souvent là que pour protéger le système ou les alters plus démunis. La psychologue note cependant que cette représentation est dangereuse et stigmatisante pour les personnes avec un TDI. Leur colère ne se transforme généralement pas en meurtres ou même en violence physique, comme chez la plupart des gens d'ailleurs.

Il est difficile de savoir si un alter pourrait aller jusqu’à tuer ou ne pas respecter les règles de la société selon Dre Gamache. Dans tous les cas, elle explique que ce n’est vraiment pas quelque chose de commun et que ces gens ne s’exposent pas trop au risque. En fait, les personnes vivant avec un TDI ont beaucoup plus de chance de se faire du mal à eux-mêmes qu’aux autres. De plus, la psychologue clarifie que durant la dissociation, la personne reste en contrôle, ce n’est pas comme une psychose oùu on perd contact avec la réalité.

Éventuellement, il est révélé que l’hôte, Marc, a créé Steven lorsqu’il était enfant pour survivre à un immense traumatisme. Marc veut protéger Steven et son innocence. Est-ce que certaines personnalités peuvent être un choix conscient de l’hôte?   

La création des alters, explique Dre Gamache, est complètement inconsciente. En travaillant avec des professionnels de la santé, les personnes vivant avec un TDI peuvent, éventuellement, comprendre pourquoi elles ont créé (inconsciemment) ces personnalités. Lorsqu’ils sont en dissociations, ils voient leur trauma d’un œil extérieur, comme quand on raconte un film à un ami, ce qui est un mécanisme de défense.

Dans la série, Marc s’est inspiré d’un personnage de télé qu’il adore pour créer Steven. Dre Laferrière-Simard explique qu’on parle de plus en plus «d’alters fictifs», soit des personnalités inspirées d’un jeu vidéo, d’un film ou encore d’un livre. C’est un mécanisme d’introjection où la personne intériorise quelque chose de l’extérieur. Cela ne veut pas dire que la personne a imaginé son alter comme on pourrait inventer un ami imaginaire. Par exemple, si la personne s'imagine être quelqu’un d’autre durant l’abus pour se dissocier du traumatisme, l’imagination peut être impliquée dans la création de certaines personnalités.

Conclusion   

En résumé, bien que Moon Knight exagère certains traits du TDI pour rendre l’expérience visuellement plus claire pour le spectateur, plusieurs de ceux-ci semblent être assez réalistes.

Cependant, Dre Laferrière-Simard note qu’il est dangereux de ne se concentrer que sur certains aspects du TDI qui sont plus sensationnalistes, comme les «switch» ou les différentes personnalités. Il ne faut pas oublier que le trouble dissociatif de l’identité reste rare et controversé; malheureusement, certains psychiatres encore aujourd’hui refusent toujours même de le reconnaître comme étant un trouble réel. Représenter le trouble de façon trop sensationnelle peut contribuer à alimenter la controverse.

Elle explique que les gens qui vivent avec un TDI souffrent énormément et ne sont pas tous aussi fonctionnels que ça. Ils n’ont pas accès à la personnalité la plus appropriée au bon moment contrairement à Steven qui peut faire appel à Marc s’il se sent en danger ou Marc à Steven s’il a besoin de ses connaissances intellectuelles. Avoir accès à son système de cette façon demande beaucoup de travail et de collaboration interne, cela ne se fait pas du jour au lendemain. Glorifier ce trouble ne fait que perpétuer le stigma qui l’entoure alors qu’il a un besoin criant d’être plus étudié pour éventuellement être mieux reconnu et traité.

Pour plus d'informations, consultez le site de la Clinique Dissociation.