Comment Doug Ford s’est transformé pour s’assurer une réélection | 24 heures
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Comment Doug Ford s’est transformé pour s’assurer une réélection

Image principale de l'article La grande transformation de Doug Ford
Photo Twitter, Doug Ford

Le premier ministre sortant de l’Ontario, Doug Ford, a été réélu jeudi avec une forte majorité. Il y a trois ans encore, il battait pourtant des records d’impopularité. Pour inverser la tendance, il s'est transformé... mais pas totalement. 

« On n'a jamais vu un premier ministre en place atteindre un aussi bas niveau de popularité après moins d'un an au pouvoir.»  

Ce constat sans appel du président de la firme de sondage Recherche Mainstreet, Quito Maggi, date de mai 2019. À l’époque, il ne présageait rien de bon pour le premier ministre ontarien Doug Ford. Un an seulement après son élection, ce dernier atteignait en effet des sommets d’impopularité et une possible réélection était difficilement envisageable. Et pourtant. 

Trois ans et une pandémie plus tard, Doug Ford vient d'être reconduit haut la main à la tête de la province la plus populeuse du Canada, les oppositions néodémocrates et libérales peinant à exister. 

Pour expliquer ce changement radical de dynamique, une raison principale : la pandémie.

La pandémie comme une révélation                      

« La pandémie a changé Doug Ford. Il s’est révélé être un premier ministre qu’on n'attendait pas. Il a fait preuve de leadership. Surtout, il est devenu moins polarisant», résume Geneviève Tellier, professeure à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa 

« Auparavant, lors de son arrivée en politique, il était plutôt : "vous êtes avec moi ou contre moi". Comme il venait de Toronto, rien ne semblait exister en dehors de la ville de Toronto. Il n’avait pas peur de foncer quitte à déplaire à certaines personnes», poursuit la politologue.  

Photo Twitter, Doug Ford

«Avec la pandémie, il a dû gérer la crise pour l’ensemble des Ontariens et il s’est montré sous un autre jour. Il a changé d’attitude et réalisé qu’il était le premier ministre de tous les Ontariens, de toute la province. Pendant la pandémie, beaucoup de gens disaient : "même si je n’ai pas voté pour lui, maintenant, je voterais pour lui".» 

Sa renaissance dans l’opinion publique, Doug Ford la doit à sa bonne gestion de la pandémie et à l’affirmation d’un leadership insoupçonné. Mais il la doit aussi à un changement de style dans sa façon de faire de la politique.  

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«Les sondages prépandémiques n’étaient vraiment pas bons pour Ford, estime pour sa part Philippe J Fournier, créateur du site Qc125 et chroniqueur à L’actualité. Il était baveux, il était irrévérencieux. Je ne dis pas qu’il n’est plus ça, mais c’est comme s’il avait décidé qu’il n’avait pas besoin d’être toujours à l’attaque. Désormais, il peut se permettre de jouer la défense.» 

Doug Ford a appris son métier                      

En quatre ans, l’inexpérimenté Doug Ford a également appris le métier d’homme politique provincial. Lui qui s’était fait élire en 2018 sur la promesse d’une bière à un dollar a su mettre de l’eau dans son vin et corriger le tir quand il le fallait. 

Dès le début, il a ainsi indiqué la porte à ceux qui pourraient remettre en question la cohésion du parti. Il n’a d'ailleurs pas hésité, en mai 2019, à se séparer de son chef de cabinet et à procéder à un large remaniement ministériel.  

AFP

Durant la pandémie, il a résisté aux chants des sirènes de la droite libertarienne et écarté les membres de son caucus qui refusent de se faire vacciner.  

En résumé, l’ancien politicien municipal (il a été conseiller municipal de Toronto) populiste et vertement anti-establishment est devenu un leader conservateur plus traditionnel. 

«Les gens ont eu l'occasion, grâce à la COVID-19, d'apprendre à me connaître, et je veux simplement être là pour les gens. Je ne suis ni d'extrême droite ni d'extrême gauche — honnêtement, je suis toujours responsable fiscalement, mais je suis au centre», confie-t-il d’ailleurs dans une longue entrevue au Toronto Star. 

Trudeau, l’ami inattendu                      

Dans sa transformation, Doug Ford a reçu un soutien de poids un peu inattendu en la personne du premier ministre Justin Trudeau.  

«Après la réélection de ce dernier en 2019, Doug Ford s’est rendu compte que la fédération canadienne, si elle n’est pas en bonne santé, ce n’est pas bon pour l’Ontario. D’où son rapprochement avec Justin Trudeau durant la première année pandémique», explique encore Geneviève Tellier de l’Université d’Ottawa.  

«Politiquement, Justin Trudeau a beaucoup aidé Doug Ford en prenant lui-même la responsabilité de certains dossiers comme les garderies ou le programme dentaire, juge-t-elle. Ce que Trudeau a dit dans le fond c’est que tout ce qui est questions sociales, le fédéral va s’en occuper, ça vous coûtera moins cher. Doug Ford pendant ce temps-là a pu prendre les fonds publics et promettre de construire des autoroutes !» 

Car la seule véritable promesse de la campagne très discrète du candidat conservateur, c’est de construire la nouvelle autoroute 413 au nord de Toronto et d'élargir l’autoroute 417 en banlieue de d’Ottawa.  

Capture d'écran (Parti progressiste-conservateur de l'Ontario)

« Doug Ford a toujours des sujets simplistes, faciles à expliquer. Pis clairement cette élection-ci, c’est l’automobile. Il a passé son temps à faire des annonces comme "on va construire des routes" mais aussi "on va construire des véhicules électriques en même temps". C’est un peu ça son plan, détaille Mme Tellier qui ne croit pas vraiment au vernis vert du leader conservateur.  

«Pour Doug Ford, tout est relié à l’économie. Si vous lui faites la démonstration que les deux coexistent, ça va être correct pour lui. Francophonie et économie, si ça va ensemble, il va pousser. C’est pareil pour l’environnement ou l’éducation. Tout ce qui peut aider l’économie, ça le rend enthousiaste.» 

Et tant pis s’il vend le poison et l’antidote dans la même formule car ce que veut Doug Ford avant tout, c’est séduire un électorat-clé pour remporter des élections : les banlieues! 

Photo Twitter, Doug Ford

Banlieues : la grande séduction                      

Selon Philippe J Fournier de Qc125, Doug Ford a en effet compris que pour gagner l’élection en Ontario, il faut gagner les banlieues. Et donc tous les moyens sont bons pour y parvenir.  

«Au dernier scrutin, les Libéraux fédéraux ont remporté toutes les banlieues. Scarborough, Mississauga, York, etc., toutes ces banlieues sont allées du côté rouge. Viser les banlieues en Ontario, c’est ça qui fonctionne. C’est ça la recette et, au fédéral, c’est Justin Trudeau qui les a gagnées. C’est pour ça que ses plus grosses annonces, les seules, ont été "on va construire plus d’autoroutes"!» 

Dans une campagne sans grand coup d’éclat, Doug Ford a donc tapé sur un seul clou, les autoroutes, et profité de la faiblesse de l’opposition pour capitaliser des votes.  

Une technique qui pourrait inspirer d'autres premiers ministres en quête d’une réélection, y compris au Québec.

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