Le Canada n’est pas prêt à faire face à la menace russe dans l’Arctique | 24 heures
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Le Canada n’est pas prêt à faire face à la menace russe dans l’Arctique

Vladimir Poutine en Arctique en 2017.
AFP

Vladimir Poutine en Arctique en 2017.

À la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la plupart des pays occidentaux ont procédé dernièrement à une analyse de leurs points faibles en matière de défense. Au Canada, ce talon d’Achille porte un nom: l’Arctique. 

La Russie représente-t-elle une menace directe pour le Canada dans l’Arctique? Avec la réduction de la couverture glaciaire qui va ouvrir de nouvelles voies commerciales dans le Grand Nord et face aux velléités expansionnistes de la Russie, la question mérite d’être posée. 

L’enjeu de la souveraineté du Canada est justement au cœur un rapport publié dernièrement par l’École supérieure d'affaires publiques et internationales (ÉSAPI) de l’Université d’Ottawa. Dans ce document intitulé Une stratégie de sécurité nationale pour les années 2020, onze spécialistes des questions de sécurité tirent la sonnette d’alarme: le Canada serait vulnérable face à la présence russe — et dans une moindre mesure, chinoise — en Arctique.  

«Actuellement, il n’y a pas de menace immédiate et terrestre de la Russie dans l’Arctique canadien, tempère d’entrée de jeu Kerry Buck, ancienne ambassadrice du Canada à l’OTAN et cosignataire de l’étude. Cependant, quand on considère l’Arctique dans son ensemble, avec la partie européenne, il y a une menace croissante depuis quelques années. Et cette menace vient de la Russie.» 

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Déni d'accès et interdiction de zone              

Selon la spécialiste, les Russes ont en effet accru leur présence dans cette partie du globe depuis quelques années et, même s’ils ne se montrent pas agressifs, ils donnent l’impression de vouloir créer ce qu’on appelle dans le langage militaire un déni d'accès et interdiction de zone (en anglais, Anti-Access / Area Denial).  

«Cette stratégie signifie qu’ils [les Russes] auraient assez de présence militaire pour faire en sorte que les bateaux militaires de l’OTAN, mais aussi les navires de commerce des États membres, n’aient plus la voie totalement libre en Arctique», explique la diplomate de carrière qui a également représenté le Canada aux Nations Unies, au G7 et à l’Organisation des États américains (OEA). 

Dans la ville minière russe de Barentsburg, sur l'archipel du Svalbard, au nord de la Norvège.

AFP

Dans la ville minière russe de Barentsburg, sur l'archipel du Svalbard, au nord de la Norvège.

«C’est pour cette raison que les pays européens de l’OTAN ont fait beaucoup d’investissements dans l’Arctique depuis 2014. Tous les deux ans, la Norvège dirige, par exemple, un exercice militaire de grande ampleur. L’exercice qui a eu lieu au mois de mars dernier est d’ailleurs le plus important qui n’ait jamais eu lieu en Arctique. C’était même un des plus grands exercices militaires dans l’histoire de l’OTAN!» 

Kerry Buck fait ici référence à l’opération Cold Response qui a lieu tous les deux ans. Au total, quelque 30 000 soldats venus de 27 pays (dont la Finlande et la Suède, proches partenaires de l’Alliance atlantique) ont participé à l’opération cette année, de même que 220 aéronefs et plus de 50 navires. 

«Ce type d’exercice agit comme une force de dissuasion en envoyant un message assez clair à la Russie que l’OTAN est là et qu’elle veut garantir un libre passage en Arctique pour ses États membres... On n’en est pas à ce stade-ci dans l’Arctique nord-américain», de conclure Mme Buck.  

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De nouveaux passages dans le Grand Nord              

La question de la sécurité dans l’Arctique canadien est d’autant plus d’actualité qu’avec les bouleversements climatiques, les menaces risquent de se faire grandissantes. En effet, la réduction de la calotte glaciaire va créer de nouvelles voies maritimes comme le passage du Nord-Ouest, encore impraticable aujourd’hui. De plus, certaines ressources naturelles pourraient devenir accessibles à moyen ou long terme.  

La réduction de la couverture glaciaire qui va ouvrir de nouvelles voies commerciales dans le Grand Nord canadien.

Wikipédia

La réduction de la couverture glaciaire qui va ouvrir de nouvelles voies commerciales dans le Grand Nord canadien.

Cette nouvelle donne va devoir entraîner un accroissement de la capacité canadienne en matière de surveillance et d’intervention. C’est ce que croit Stéphane Roussel, professeur titulaire à l’École nationale d’administration publique (ENAP) et spécialiste des questions de défense. 

«L’exploitation des ressources en Arctique comme le pétrole, le gaz, les diamants pourrait être rendue possible à long terme avec le réchauffement climatique. Mais ça exige une présence gouvernementale, pour que s’il arrive un incident ou une catastrophe, on puisse réagir. Le gouvernement doit être capable d’intervenir et de faire respecter les lois partout sur son territoire», explique-t-il.  

Être souverain sur l’ensemble du territoire               

S’il ne croit pas à une attaque directe de la Russie dans l’Arctique canadien, Stéphane Roussel pense que le Canada doit s’assurer d’être totalement souverain à ses frontières. Un constat qu’il partage avec Kerry Buck. 

«La question, ce n’est pas que la Russie va poser une menace militaire dans le passage du Nord-Ouest. Ça pourrait se produire, mais ce n’est pas vraiment clair. La réalité, c’est qu’il va y avoir de plus en plus de trafic dans l’Arctique à des fins économiques ainsi qu’à des fins militaires, pour montrer une présence, pour dissuader et pour intimider. Comme les Russes l’ont fait dans l’Arctique européen», explique-t-elle. 

Quelque 1500 des Force canadiennes de même que des troupes étrangères en provenance des États-Unis, de la France et de la Pologne s’exercent sur le territoire de la Baie-James, à Chibougamau.

Courtoisie

Quelque 1500 des Force canadiennes de même que des troupes étrangères en provenance des États-Unis, de la France et de la Pologne s’exercent sur le territoire de la Baie-James, à Chibougamau.

«Ce n’est pas uniquement pour protéger notre souveraineté, mais c’est aussi pour la promouvoir. Et ça, ça exige une présence civile ainsi que militaire. Ça signifie d’impliquer les populations locales. S’il y a plus d’activité commerciale à l’avenir, qu’est-ce qu’on fait? On n’a pas d’infrastructures, pas de connectivité, pas de présence... C’est un vrai risque pour nous!», s’inquiète la diplomate.  

«Il y a un intérêt commercial qui va vraiment s’accroître avec les changements climatiques et le Canada n’est tout simplement pas prêt». 

Quelles solutions?              

Face à la menace russe en Arctique et à la nécessité d’affirmer sa souveraineté sur l’ensemble de son territoire, la réponse canadienne pourrait être un accroissement de sa présence militaire, avance Kerry Buck, qui rappelle que les deux bris-glaces polaires supplémentaires, dont l’achat a été annoncé l’an dernier par le gouvernement canadien, ne seront pas livrés avant au minimum 2035.  

«Qu’est-ce qu’on fait entre temps?», s’interroge-t-elle.  

Certes la décision d’Ottawa en 2016 d’augmenter ses dépenses de défense de 70% d’ici 2027 va dans le bon sens, mais elle demeure insuffisante, selon Mme Buck. Tout comme la décision du gouvernement canadien dans son budget 2022 d’allouer un financement de 252 millions de dollars sur cinq ans à la «modernisation du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) et au soutien de ses capacités de défense continentales et arctiques existantes».  

Crédit Felicia Ogunniya, Forces Armées Canadiennes

Pour les coauteurs du rapport sur la sécurité nationale de l’École supérieure d'affaires publiques et internationales, le Canada devrait dès à présent augmenter les ressources militaires et diplomatiques consacrées au renforcement de la défense de l’Arctique, en accélérant par exemple la livraison prévue des six navires de patrouille extracôtiers et de l’Arctique et la construction de la station navale de Nanisivik, sur l’île de Baffin.  

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Selon les onze spécialistes, le ministère de la Défense devrait également renforcer les compétences en matière de renseignement étranger, améliorer les capacités de déploiement de corps expéditionnaires dans les points chauds du globe, augmenter les ressources consacrées aux initiatives de non-prolifération et de contrôle des armes ou encore, approfondir la coopération avec nos alliés sur les grands enjeux de sécurité.  

Mais la réponse ne peut pas être uniquement militaire, prévient Stéphane Roussel.  

«Mon expérience en sécurité me dit qu’il y a des ajouts à faire dans le domaine de la cybersécurité, dans le domaine de la surveillance maritime et aérienne. Il y a aussi une présence avec les populations qui vivent sur place à renforcer.»