Pétro-masculinité: quand brûler du gaz dans un gros char est synonyme de virilité | 24 heures
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Pétro-masculinité: quand brûler du gaz dans un gros char est synonyme de virilité

Image principale de l'article Quand brûler du gaz est synonyme de virilité

Un homme qui conduit une Smart est-il efféminé? Et celui qui peste contre les cyclistes, assis dans son pick-up, est-il le summum de la virilité? À la frontière de la masculinité toxique, du climatoscepticisme et de la suprématie blanche, le concept de pétro-masculinité dérange.

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Au moment où l’urgence climatique appelle à freiner l’utilisation des énergies fossiles, la pétro-masculinité contre-attaque. 

Des hommes, le plus souvent blancs, définissent leur masculinité par leur voiture et réagissent agressivement à tout ce qui peut sembler une menace à leur mode de vie: voilà une expression de la pétro-masculinité, de plus en plus dénoncée dans la sphère publique. 

L’autrice et humoriste Léa Stréliski y a récemment goûté. 

Après avoir publié un tweet où elle se réjouissait que l'on ait transformé une station-service abandonnée du Plateau Mont-Royal en jeux d’eau, elle a eu droit à une déferlante de commentaires haineux venant d’hommes, pour la plupart. 

«Il y a des gens qui se sont sentis très menacés. Ça leur a fait peur que la madame du Plateau [veuille] fermer toutes les stations-service», constate-t-elle. «Je me suis retrouvée avec du monde du Parti conservateur du Canada et du Parti conservateur du Québec sur le dos.» 

«Mais, je ne sais pas c’est quoi, être un gars qui aime le gaz. Moi, je suis une femme qui aime le vélo et les fleurs», ironise Léa Stréliski, qui est tout de même consciente que la société est encore construite autour de l’idée de posséder une voiture. 

Et de fait, le marketing autour des véhicules, surtout les plus gros, est «clairement» un instrument de la pétro-masculinité, selon la doctorante en philosophie de l'Université Laval et chercheuse pour le Réseau québécois en études féministes, Marie-Anne Casselot. 

«Dans un champ lexical très viril, les publicités de voitures et de camions font la promotion de la conquête des espaces naturels, de la puissance du moteur et, surtout, du conducteur», fait-elle valoir. 

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Un ennemi de la transition écologique

Dans ce concept introduit en 2018 par la professeure de science politique de Virginia Tech Cara Daggett, la masculinité se définit par l’exploitation des combustibles fossiles. 

Pour ceux qui s’y collent, extraire et brûler du gaz est l’élément central de leur identité. Grâce aux énergies fossiles, fondamentales à l’essor de l’économie nord-américaine, ils dominent. 

La «puissance de la combustion» est ainsi synonyme de virilité. 

«De nos jours, l'extraction du pétrole soutient toujours le mode de vie préconisé par le groupe démographique le plus puissant, c’est-à-dire les hommes cis blancs», explique la responsable du climat à Greenpeace Canada, Laura Ullmann. 

Une étude de 2011 publiée dans Global Environmental Change révèle que les hommes blancs sont en effet surreprésentés parmi les personnes qui nient la réalité des changements climatiques.

Les tenants de la pétro-masculinité ne voudraient surtout pas perdre le privilège de l’American way of life, selon Daggett, même s’il est insoutenable en pleine crise climatique. 

«La vie de banlieue, la famille traditionnelle, le père pourvoyeur [...] boire de la bière, être hétérosexuel, manger de la viande, avoir un BBQ et miser sur l’achat de véhicules à grande consommation d’essence pour démontrer son statut social», illustre Marie-Anne Casselot. 

Ce mode de vie «individualiste et polluant» est, selon elle, «un ennemi de la transition écologique». 

Mon camion, mes libertés

Pour les expertes interrogées par le 24 heures, le convoi de la liberté est un exemple de pétro-masculinité évident. 

AFP

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«Ce n’est pas complètement innocent que le convoi de la liberté était un convoi de camions», souligne Elsa Beaulieu Bastien, chercheuse à l’Université Concordia qui s’intéresse aux rapports entre féminisme et lutte environnementale. 

«Sans être un mouvement contre les mesures climatiques, on voyait là des formes de masculinité qui tournent autour de MES privilèges, MES libertés individuelles, MES droits, MON camion», rappelle l’experte. 

Aller klaxonner pendant trois semaines pour exprimer son mécontentement dans de gros engins qui roulent au pétrole: «il y a là une image forte», croit-elle. 

Pour Marie-Anne Casselot, la mobilisation pour le troisième lien et le contenu diffusé sur les ondes des «radio-poubelles» sont aussi des exemples de pétro-masculinité. 

«On glorifie un mode de vie ancré dans l’utilisation de la voiture, l’étalement urbain et l’augmentation de la présence des véhicules dans le centre-ville de Québec. [...] Tout ça soutenu par des politiciens de centre-droite qui vont toucher à certains éléments de la pétro-masculinité», plaide la chercheuse. 

Réactionnaires et parfois violents

Le concept émerge surtout en réaction au progrès social, dans le contexte où de nouveaux mouvements autoritaires s’intègrent aux démocraties libérales de l’Occident. 

«C’est clair que Donald Trump, son mouvement et les acteurs qui l’ont mis au pouvoir, c’est un exemple hyper flagrant de la pétro-masculinité», indique Elsa Beaulieu Bastien. 

«Il a aussitôt éliminé les régulations environnementales et a financé les énergies fossiles le plus qu’il a pu. Il est sorti de l’Accord de Paris. Il a placé trois juges conservateurs à la Cour suprême», poursuit l’experte. 

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La lutte contre les changements climatiques, contre le racisme, le féminisme, le mouvement queer: ces courants sont perçus par certains comme une atteinte à leurs valeurs fondamentales. 

«Ça crée de l’anxiété. C’est une sorte d'hypermasculinité réactionnaire», résume Mme Beaulieu Bastien, qui ajoute que des images très violentes sont parfois utilisées pour exprimer le mécontentement. 

En 2020, un dessin très explicite de Greta Thunberg, 17 ans, en train d'être violée, a été utilisé par la compagnie pétrolière albertaine X-Site Energy, qui l’a distribué à ses employés pour qu’ils le collent sur leur casque de protection. 

Pour la chercheuse, cette image était «ultraviolente».

«Certains se sont dit: la petite fille qui nous fait chier, là, bien on va aller la mater. Et comment on mate les femmes? Par le viol», déplore-t-elle.

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