La fois où j'ai compris pourquoi on s'adressait à mon amoureux plutôt qu'à moi en Italie | 24 heures
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La fois où j'ai compris pourquoi on s'adressait à mon amoureux plutôt qu'à moi en Italie

BILLET - Vous vous souvenez de mon dernier billet? La venue de mes vacances en Europe m’occasionnait bien de l’anxiété. Maintenant que mon voyage est derrière, il m’occasionne plutôt des réflexions sur la condition des communautés noires – et surtout de la femme noire – ailleurs dans le monde. Penchons-nous sur le cas de l’Italie.

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Dans un hôtel de luxe à San Remo (aussi magnifique que San Tropez), j’ai compté exactement 5 vacanciers noirs provenant de partout dans le monde.    

Chacun d’entre eux m’a salué d’un signe de la tête. Comme dans un film, un regard approbateur suivait le hochement de tête, qui signifiait: «Nous ne sommes pas seuls.» C’est un langage universel au sein de la communauté noire, surtout en territoire étranger.  

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C’est que le racisme existe partout. Dès que l’on est différent, on est susceptible d’être l’objet de préjugés véhiculés par des biais inconscients d’une majorité d’individus.  

Et dans cet hôtel, on s’adressait toujours directement à Jeremy, mon amoureux. Je me suis dit que c’était normal, puisqu’il est Italien d’origine et qu’il s’adresse au personnel en italien. (Les seuls mots que je connais, c’est buongiorno et prego!) 

Photo Jeremy Filosa

Toutefois, c’est à ma visite au mercato (marché à ciel ouvert) que j’ai compris tout le pourquoi du comment!  

Alors que je baragouinais des mots en italien à une vendeuse pour essayer un manteau, cette dernière s’adressait presque uniquement à Jeremy. Lorsque j’ai sorti ma propre carte de crédit pour payer, elle a été stupéfaite, et a tout bonnement lâché un «wow!».  

Jeremy m’a ensuite avoué que lorsqu’elle lui parlait, elle insistait pour qu’il m’achète un deuxième manteau car c’était peu cher payé pour des «plaisirs de vacances»... TRUE STORY

C’est sans compter, la conversation des plus intéressantes que j’ai entretenue avec une influenceuse milanaise, qui d’emblée m’a demandé ce que faisait Jeremy dans la vie, sans jamais me questionner, moi... 

De ce que je comprends, dans l’imaginaire de la majorité blanche italienne, Jeremy est mon pourvoyeur. Un échantillon du colonialisme déguisé et des micro-agressions très présentes là-bas...  

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Homme italien se pavane avec femme noire

Imaginez-vous autour d’une piscine dans un décor sorti tout droit d’un film James Bond, là où des vacanciers européens prennent du bon temps en sirotant du champagne au frais. Et parmi tout ce beau monde, il y a Jeremy et moi, ce couple canadien drôlement assorti: je suis Noire (et fière de l’être), une dizaine d’années plus jeune que mon amoureux blanc. Les regards fusaient de partout... 

Dans mes recherches pour comprendre d’où venaient ces préjugés, je suis tombée sur le livre Le corps en lambeaux, dans lequel l'autrice Licia Bagini consacre un chapitre à La femme noire et les violences coloniales

Il faut savoir que l’Italie a colonisé, dans les années 1800, plusieurs pays africains, ce qui a donné lieu au phénomène des Insabbiati : des soldats italiens tombaient sous le charme de femmes noires, perçues comme des créatures de fantasmes sexuels.  

Puis, en 1937, sous le régime fasciste de Mussolini, on interdit en Italie les rapports sexuels avec les femmes noires, surtout avec les domestiques appelées madama. La propagande du gouvernement italien veut renverser l’image de la Vénus noire des premiers colonisateurs et véhiculer une image méprisante de la femme noire, en prétendant qu’elles sont vectrices de maladies vénériennes.  

Et c’est là que ça devient intéressant. «Initialement embauchée pour s’occuper de la maison d’un militaire ou d’un colon, la femme noire finissait par s’occuper aussi du corps de son employeur [...] En effet, si, le plus souvent, ce phénomène correspondait à un rapport d’exploitation du travail et du corps des femmes indigènes, il a été vécu par quelques femmes comme un moyen d’élévation sociale.» 

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Presque 100 ans plus tard, aux côtés de Jeremy à cet hôtel luxueux, pas étonnant ces yeux interrogateurs et perturbés... 

Je suis maintenant de retour à Montréal, bien heureuse qu’on n’ait aucun mal à s’imaginer qu’une femme noire soit indépendante, libre et tout à fait en moyens de se procurer un manteau dans un mercato, sans l’aide d’un homme italien.  

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