Combien ça coûte, faire de la drag? | 24 heures
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Combien ça coûte, faire de la drag?

De gauche à droite: Yikes Macaroni, Suki Doll et Jessie Précieuse.
Photos: Joël Lemay - agence QMI et courtoisie. Photomontage: Marilyne Houde

De gauche à droite: Yikes Macaroni, Suki Doll et Jessie Précieuse.

Les costumes, le maquillage, les perruques, les chaussures... tout ce glamour a un prix. Malgré la popularité grandissante de la drag dans la culture populaire, il est encore très difficile d’en faire une carrière à temps plein : aux nombreuses dépenses s’ajoute une rémunération qui n’est souvent pas à la hauteur. Quand une soirée rapporte entre 25 et 125$, la drag devient un hobby dispendieux.  

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« Les essais-erreurs coûtent cher » 

Alex Verville alias Jessie Précieuse.

Courtoisie

Alex Verville alias Jessie Précieuse.

Alex Verville s’est lancé dans la drag en 2021 sous le nom Jessie Précieuse. Il finance sa drag avec l’emploi à temps plein qu’il occupe dans le monde des médias. Même s’il débute dans le métier, il reconnaît que la drag est un art qui coûte cher : « C’est sûr qu’au début, tu ne te fais pas faire des costumes sur mesure à 500 $. Mais, pour quelqu’un qui commence, je mets plus d’argent que la moyenne. Mon nom de famille c’est quand même "Précieuse"! » 

Pour éviter de se ruiner, il faut être débrouillard et savoir faire soi-même ses costumes, selon lui. « Je vais beaucoup dans les magasins de seconde main trouver des morceaux que j’aime et que j’améliore. Ça me coûte quand même 150 $ aux 2-3 mois, mais c’est parce que j’achète beaucoup de strass [faux diamants]! »  

Ce sont cependant les perruques et les chaussures qui prennent la plus grande partie de son budget. « Moi si je me mets une perruque sortie du sac sur la tête, je vais avoir l’air d’un chien mouillé, explique-t-il. Il faut que je la passe à un perruquier, donc ça monte à 100 $ pour chaque perruque. Même chose pour les chaussures, quand tu portes du 12, tu ne trouves pas de talons hauts à ta taille ailleurs que dans les magasins spécialisés. » 

Alex Verville alias Jessie Précieuse.

Courtoisie

Alex Verville alias Jessie Précieuse.

Pour une Drag Queen qui commence, il peut être coûteux de définir son personnage et son esthétique. « J’ai du linge que j’ai acheté il y a deux ans que je ne mettrai jamais, parce que ça ne fonctionne plus avec mon personnage. Les essais-erreurs coûtent cher », admet Alex Verville.  

Avec la popularité de la drag et les réseaux sociaux, les standards sont plus élevés pour les artistes de drag. Ce n’est pas insurmontable si on est attentif aux petits détails, comme Jessie Précieuse aime l’être : « On s’attend à la perfection des drags, mais souvent, les ensembles pour lesquels je reçois le plus de compliments sont ceux qui m’ont coûté 10 $! » 

Alex Verville aimerait pouvoir faire de la drag à temps plein, mais ce n’est pas évident, surtout à Montréal. « Ça serait incroyable, mais il faudrait que j’aie des revenus autres que les soirées dans les bars. Ça ne paie pas assez pour en vivre à Montréal. » 

« Si je dois porter un costume à 1000 $, ne me payez pas 100 $ » 

André Pham alias Suki Doll.

Photo Joël Lemay, Agence QMI

André Pham alias Suki Doll.

La rémunération des drags fait défaut à Montréal aussi selon Suki Doll, Drag Queen depuis maintenant 10 ans. Après son passage à l’émission Canada’s Drag Race en 2021, André Pham a quitté son emploi dans la mode pour se mettre à la drag à temps plein. Pour ce faire, il a aussi décidé de quitter Montréal. « Je suis booké partout sauf à Montréal, parce qu’on ne peut pas payer les Drag Queens comme il faut ici », se désole-t-il.  

 La culture du drag a mis du temps à être reconnue au Québec par rapport au reste de l’Amérique du Nord, d’où l’écart de rémunération considérable. « Avant la popularité d’émission comme Rupaul’s Drag Race, c’était considéré seulement comme un hobby », rappelle Suki Doll.  

La popularité de la drag étant encore récente au Québec, le bassin d’habitués des soirées est encore trop restreint pour soutenir les artistes du drag selon lui. « Il n’y a pas un assez grand public qui revient soir après soir. Les gens qui n’ont pas l’habitude ne savent pas qu’il faut donner un pourboire. » Un pourboire acceptable commence à 5 $ selon André Pham. « C’est le prix d’un café, ce n’est pas grand-chose », rappelle-t-il.  

Le fait d’avoir participé à une compétition de drag comme Canada’s Drag Race a changé les standards de beauté et d’élégance qu’on attend maintenant de Suki Doll. Il avoue avoir investi une grande somme d’argent juste pour l’émission. « J’ai mis 50 000 $ dans Drag Race, parce que qui a besoin d’une maison?, ironise André Pham. Les autres ont investi moins d’argent, mais j’ai fait le choix de l’extravagance. C’était des vêtements faits sur mesure pour la compétition, des perruques qui valaient 1000 $. » 

André Pham alias Suki Doll.

Joël Lemay / Agence QMI

André Pham alias Suki Doll.

Après la compétition, André Pham sent le besoin de maintenir ce même niveau de qualité dans sa drag. « On s’attend à ce que tu portes des créations de designers quand tu passes à la télévision. Avec Instagram, c’est maintenant impensable de mettre deux fois le même ensemble, parce que les gens vont remarquer. »  

C’est cette pression qui a aussi motivé son choix de se produire ailleurs qu’à Montréal.« Si je dois porter un costume à 1000 $, ne me payez pas 100 $. » 

Armé de son expérience dans le monde de la mode, André Pham construit une bonne partie de ses costumes et en crée pour d’autres drags, pour un tarif entre 200 et 7000 $ selon l’ensemble. Son conseil pour les gens qui veulent se lancer dans la drag, c’est d’apprendre à faire le plus possible tout par soi-même.  

« Être indépendant et polyvalent, c’est dans la culture drag. Il faut savoir faire la coiffure, les vêtements, le maquillage, la comédie, l’animation, le lipsync. Les jeunes drags sont paresseuses et veulent se faire faire tous leurs costumes. C’est sûr que ça coûte cher. » 

« Il nous faudrait un syndicat des drags » 

L'artiste drag Yikes Macaroni.

Photo Joël Lemay, Agence QMI

L'artiste drag Yikes Macaroni.

Pour les artistes de drag qui ne sont pas des Drag Queens, comme les Drag Kings et les Drag Queers, il est encore plus difficile de vivre de son art. Si la rémunération moyenne reste sensiblement la même, soit entre 25 $ et 125 $ selon la soirée de drag et le nombre de numéros, on voit moins souvent ces artistes drags sur scène lors de ces soirées.  

Pour Yikes Macaroni, qui fait du drag depuis 2019 sur les scènes des soirées de la relève et des spectacles plus alternatifs, le drag coûte cher en argent, mais aussi en temps. « Ça coûte cher quand tu commences, tu dois te faire une garde-robe et un bon kit de maquillage. Mais ça prend surtout du temps, du temps à préparer tes costumes, à préparer tes numéros, à pratiquer. C’est du temps où tu ne peux pas travailler ou dormir. » 

Joël Lemay / Agence QMI

Si iel pouvait vivre à temps plein de l’art, Yikes Macaroni le ferait certainement. En attendant, iel avoue ne pas avoir le temps et l’énergie de faire autant de numéros qu’iel le voudrait. « En travaillant 40 heures par semaine pour survivre et en faisant deux shows par semaine, je n’ai pas le temps pour mes 10 heures de sommeil. » 

Habituellement payé.e 100 $ pour deux numéros lors d’une soirée, Yikes Macaroni espère que la rémunération sera un jour mieux encadrée : « C’est dur de demander la paie qu’on mérite. Si tu trouves qu’un évènement est mal payé, y’aura toujours quelqu’un de plus nouveau qui va accepter de le faire pour moins cher. Il nous faudrait un syndicat des drags. » 

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