Replanter dans une zone à risque après un feu de forêt, c’est une bonne idée? | 24 heures
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Replanter dans une zone à risque après un feu de forêt, c’est une bonne idée?

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Photomontage: Alexandre Pellet

L’administration Biden a annoncé en juillet que son gouvernement comptait planter un milliard d’arbres à travers les millions d’acres de forêts brûlées dans l’ouest des États-Unis. Mais une opération de reboisement en pleine zone à risque d’incendie, n’est-ce pas contreproductif? On a posé la question à deux experts. 

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Pour le titulaire de la Chaire du Canada sur la résilience des forêts face aux changements globaux et directeur scientifique de l’Institut des sciences de la forêt tempérée (ISFORT) de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), Christian Messier, c’est une stratégie «assez risquée». 

AFP

Le problème, dit-il, ce n’est pas qu’il y ait des feux de forêt, car ça ne date pas d’hier. C’est plutôt le fait qu’ils soient plus intenses, brûlent sur de plus grandes superficies et qu’ils touchent des essences inflammables, comme ce que l’on peut observer dans l’ouest et en Europe. 

«Ça pourrait être une bonne idée [de reboiser], si on décidait d’augmenter la résilience face au feu, c’est-à-dire de planter des espèces moins à risque de brûler et surtout de brûler sur de grands territoires», lance-t-il. 

AFP

Par exemple, plutôt que d’opter pour une épinette, qui est très sensible au feu pour reboiser un territoire majoritairement composé de la sorte, il faudrait plutôt s’arrêter sur une espèce moins inflammable, comme un feuillu. 

Mauvaise idée, les monocultures? 

«L’idée, c’est de diversifier et faire des mélanges d’espèces, affirme M. Messier. Plus il y aura de feuillus [dans une forêt], moins [elle] aura des risques de brûler.» 

Or, la plantation de monocultures commerciales, soit le fait de choisir des espèces d’arbre pour leur potentiel économique, est préférée, sans égard à leur résistance au feu. Une pratique que le professeur de l’UQO critique. 

[photographe]/[choisir le journal]/Agence QMi

«On va planter des espèces intéressantes pour l’industrie forestière, qui peut sembler plus logique [pour l’économie], mais si c’est une espèce vulnérable au feu et qui ne se régénère pas bien, ce n’est pas l’idéal», raconte-t-il. 

En attendant la pleine maturité des espèces primées par le gouvernement, qui prendront 50 à 60 ans à atteindre, «on ne sait pas de quoi aura l’air le marché du bois dans ces années-là», ajoute Messier. 

Un risque à prendre 

Le professeur en écologie et aménagement forestier à l’Université du Québec à Chicoutimi Yan Boucher croit, pour sa part, que replanter en zone touchée par des feux de forêt, sachant que les arbres pourraient ne jamais atteindre leur maturité avant le prochain incendie, est un risque à prendre. 

«Les arbres ont plusieurs rôles à jouer», explique celui qui est aussi co-directeur du Centre de recherche sur la Boréalie (CREB).  

Yan Boucher, professeur en écologie et aménagement forestier à l’Université du Québec à Chicoutimi

PHOTO UQAC

Yan Boucher, professeur en écologie et aménagement forestier à l’Université du Québec à Chicoutimi

Même si les arbres pourraient brûler avant d’atteindre leur maturité, ils auront pendant ce temps capté le carbone et diminué les effets associés au soleil intense, comme les ilots de chaleur, en plus de soutenir la biodiversité et la faune locale, ajoute-t-il. 

La reforestation joue un rôle important pour contrer les changements climatiques, puisque les arbres captent le dioxyde de carbone de l’atmosphère, rapporte l’Organisation des Nations unies (ONU).

Joël Lemay / Agence QMI

Le tout est alors converti en biomasse, par l’entremise de la photosynthèse. Les forêts amassent également du carbone dans les sols forestiers, absorbés par feuilles et les racines notamment. 

La maturité avant tout 

Parce que dans les faits, ne repousse pas qui veut, mais plutôt qui peut. Pour qu’une forêt se régénère par elle-même, il faut que les arbres qui la constituent aient atteint leur maturité et, dans certains cas, ça n’arrive pas du jour au lendemain. 

Par exemple, le pin gris a besoin entre cinq à dix ans pour atteindre la maturité et être en mesure de créer des cônes, ces graines qui assureront la régénérescence.  

Une branche d'un pin gris

PHOTO Ressources naturelles Canada

Une branche d'un pin gris

Dans le cas de l’épinette noire, on parle plutôt d’une cinquantaine d’années au minimum pour qu’elle crée des graines viables pour se régénérer, précise M. Boucher. 

Épinette noire

PHOTO Arbres Canada

Épinette noire

Dans le cas où la régénération naturelle est impossible, l’option dite artificielle, soit par la plantation, est alors mise de l’avant. 

Des exemples de forêts résilientes 

Il est clair qu’il vaut mieux prévenir que guérir quand vient le temps de «créer» une forêt, souligne Christian Messier. 

Il classe d’ailleurs les espèces en différents groupes fonctionnels, comme celles étant résilientes aux sécheresses, aux feux, aux vents. Toutefois, chaque région du Québec a ses caractéristiques forestières et ses propres perturbations. 

En Estrie, par exemple, les risques de feux de forêt sont faibles. Les forêts de la région sont davantage touchées par le verglas, les sécheresses, les vents violents ou des maladies. 

Éric Bolté/24 Heures/Agence QMI

Avec un mélange de pins blancs, chênes, carriers, érables, boulots et peupliers, «vous êtes à peu près immunisé à tout ce qui peut arriver en Estrie», explique Christian Messier. 

En revanche, dans les Laurentides, les risques de feux sont plus élevés. Il faudrait donc s’assurer d’avoir une répartition spatiale pour minimiser la propagation d’un feu. 

SARAH-�MILIE NAULT / AGENCE QMI

Dans le meilleur des mondes, une bonne répartition spatiale inclut à la fois des espèces peu à risque de brûler avec des conifères, comme des patrons de forêt où les essences sont alternées.  

«Donc s’il y avait un feu, il aurait tendance à s’éteindre rendu aux feuillus, créant comme une sorte de barrière», ajoute l’expert qui se penche actuellement sur un projet d’aménagement des forêts canadiennes pour réduire les risques de subir des perturbations dans le futur. 

Un bon moment pour replanter? 

Y a-t-il un bon moment avant de commencer une régénérescence artificielle? Christian Messier insiste sur le fait qu’il faut «le faire le plus rapidement possible». 

ÈVE LEVESQUE/AGENCE QMI

«Plus on attend, plus vous risquez d’avoir des arbustes et des herbacés qui vont compétitionner avec les arbres [matures] qui tentent de se régénérer», explique le directeur scientifique de l’ISFORT. 

Par exemple, s’il y a eu un feu au printemps dernier, replanter à l’automne est fortement encouragé et «tout à fait possible».  

«Vous vous assurez alors que les arbres plantés profiteront des éléments nutritifs dans le sol, dit-il. S’il n’y a pas de compétition, l’eau dans le sol sera abondamment disponible, il y aura de la lumière et, à ce moment-là, vous aurez des niveaux de croissance qui vont profiter aux arbres.» 

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