Réduction de la violence à Détroit : 5 idées pour Montréal | 24 heures
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Réduction de la violence à Détroit : 5 idées pour Montréal

Image principale de l'article Ce que Montréal peut apprendre de Détroit
Photomontage : Maryline Houde

Qui aurait pu croire un jour que la ville de Détroit puisse donner des idées à Montréal en matière de lutte contre la violence par armes à feu? Et pourtant... 

Dans l’imaginaire collectif comme dans les statistiques, Détroit aux États-Unis fait partie des villes les plus dangereuses d’Amérique du Nord. Encore aujourd’hui, la ville possède l’un des taux d’homicide les plus élevés parmi les grandes villes américaines. En 2021, Détroit déplorait ainsi 43 homicides pour 100 000 habitants... quand Montréal enregistrait de son côté un peu plus d’un mort (1,1) pour 100 000 habitants. 

Dans un pays qui compte plus d’armes à feu que d’habitants – 300 millions de personnes se partagent 400 millions d’armes à feu, la plus grande ville de l’État du Michigan n'est donc pas un exemple en matière de sécurité. 

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Pourtant, loin de ce triste tableau, Motor City (l’autre nom de Détroit, connue pour être le berceau de l’industrie automobile américaine) a amorcé une véritable transformation depuis presque une décennie et la faillite historique de la municipalité en 2013.  

Alors que la pauvreté, terreau fertile de la violence par armes à feu, a commencé à reculer, les progrès en matière de sécurité sont bien réels : en 10 ans, le nombre d’homicide a ainsi chuté de près de 20%!  

Source : FBI

Cette avancée en matière de lutte contre la violence, Détroit la doit notamment à un large éventail de solutions que la municipalité et l’État du Michigan – et dans une moindre mesure, le gouvernement fédéral - ont mis en place. 

Ainsi, aux lois restreignant le port d’armes pour les personnes en proie à des problèmes de santé mentale ou pour les conjoints violents, se sont ajoutées des opérations de prévention dans les écoles, une intensification de la présence policière dans certains secteurs ciblés et un allongement des peines de prison pour les personnes impliquées dans des crimes impliquant des armes à feu. 

Mais la ville doit aussi et surtout ces progrès au travail effectué par de nombreux acteurs, sur le terrain. Car en matière de sécurité et de lutte contre la violence, la loi et la répression ne sont pas les réponses les plus efficaces sur le long terme. C’est d’ailleurs ce que les spécialistes interrogés dans le cadre de ce dossier ont confirmé au 24 heures

S’il n’existe pas de solution miracle, faire reculer la violence n’est rendu possible qu’à travers un bouquet de solutions. C’est avant tout un projet commun auquel doit adhérer la population. 

Photo : Mathieu Carbasse

Le 24 heures s’est donc rendu à Détroit, au cœur des quartiers les plus difficiles, pour voir ce qui avait été entrepris ces dernières années en matière de lutte contre la violence armée. Nous sommes allés rencontrer celles et ceux qui œuvrent chaque jour, dans leur communauté, pour faire de leur ville un endroit plus sécuritaire. 

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Lors de ces rencontres, nous avons identifié plusieurs pistes de solution qui ont fait leurs preuves. Des solutions que nous vous présentons dans ce dossier et qui pourraient inspirer une ville comme Montréal, confrontée depuis quelques mois maintenant à une épidémie d'homicides par armes à feu. Et qui doit aujourd’hui agir avant que la situation empire.  

1 - Embellir son quartier, un parc à la fois

«Je veux rendre à mon quartier ce qu’il m’a apporté. Et puis, tout le monde veut vivre dans un environnement agréable. Alors je fais ma part!»  

En 2017, Daniel Washington, originaire du quartier défavorisé de NW Goldberg et âgé de 24 ans à l'époque, a décidé de fonder une organisation à but non lucratif pour embellir sa communauté et la rendre ainsi plus attractive pour la population. 

Daniel Washington

Photo : Mathieu Carbasse

Daniel Washington

En quelques années, NW Goldberg Cares a ainsi fait sortir de terre cinq petits parcs ou terrains de jeu pour enfants. L’un des derniers nés, le Spotlight Park, peut servir de lieu de performance artistique. Il a été construit en 23 jours seulement (!), preuve que certaines concrétisations peuvent être visibles rapidement. La fondation, financée principalement par des donateurs privés, a même financé le premier arrêt de bus du quartier, ce qui rend particulièrement fier Daniel Washington. 

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NW Goldberg Cares propose aussi différents programmes de musique, de sport, ou encore d’alphabétisation, ciblant prioritairement les jeunes et les aînés.  

Pour Daniel Washington, «les leaders communautaires doivent apporter un nouveau message et travailler ensemble pour que les enfants du quartier puissent avoir des rêves».  

Il estime par ailleurs à 5000 le nombre de personnes qui sont impactées, de près ou de loin, par l’action de sa fondation, au budget annuel de près de 700 000$ (CAD). 

2 - Faire reculer la pauvreté pour faire baisser la violence 

Ces dernières années, Détroit a lancé un certain nombre d'initiatives visant à rendre les logements plus abordables dans dix quartiers précis. Pour ce faire, la municipalité a créé en 2016 le Strategic Neighborhood Fund (SNF), un fonds qui totalise plus de 150 millions de dollars (CAD) venus d'entreprises et de partenaires philanthropiques.

Photo : Mathieu Carbasse

Cette enveloppe a ensuite été réinvestie dans les zones ciblées avec pour objectif de générer un effet de levier en stimulant des investissements locaux.  

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Résultat, en quelques années, le plan a permis de rénover certaines artères commerçantes, de remettre en état des logements, d'attirer ou de relancer des entreprises ou encore, d'embellir certains parcs.  

3 - Une main tendue aux acteurs de la violence

Montrer que la paix existe, c’est le leitmotiv de Yusef Shakur, 49 ans, qui vit depuis toujours dans le quartier défavorisé de Zone 8. Envoyé en prison à l’âge de 19 ans pour un crime qu’il jure ne pas avoir commis, Yusef y a passé finalement 9 années de sa vie. 

«C’est là que j’ai connu mon père, la prison nous a rapprochés. Je me suis trouvé un modèle.»  

Et il s’est surtout trouvé une vocation, l’activisme social, dans un quartier qui a accueilli ses grands-parents dans les années 1950.  

Yusef Shakur

Photo : Mathieu Carbasse

Yusef Shakur

Aujourd'hui, il tente de «montrer aux plus violents et aux vendeurs de dope, qu'il existe autre chose que la violence et les armes». Chaque année, il organise avec son association un festival dans le quartier, le Ava Jo’s Festival, avec activités culturelles et bouffe gratuite pour tous.  

«Il faut montrer aux gens ce que c’est que la paix. Si tu ne connais rien d’autre, ton cœur reste froid... Si on peut faire une différence, changer même 1% chez chacun, alors c’est un début. On commence avec des choses simples, on distribue du maïs, des hot-dogs, etc.» 

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Selon Yusef, la première étape vers la violence, c’est la pauvreté. « La violence économique est plus importante que tout! Une communauté stable économiquement est une société moins violente. On le sait.» 

4 - ShotSpotter : la solution qui fait jaser 

Depuis 2020, la ville de Détroit expérimente dans certains quartiers un système de détection aérien des tirs d'armes à feu, le ShotSpotter. Cette technologie de surveillance repose sur un ensemble de capteurs qui servent à localiser avec précision la provenance des tirs. Elle permet ensuite aux services de police d’optimiser leurs interventions. 

Utilisé dans d'autres grandes villes américaines comme Oakland (Californie), Miami (Floride) ou encore Pittsburgh (Pennsylvanie), le ShotSpotter est largement décrié par certains élus qui remettent en question son efficacité et reprochent à la police de faire main basse sur la collecte de données.  

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«Il est nécessaire d’avoir une recherche de haute qualité, avec une collecte de données indépendante des services de police, pour qu’on mette ensuite ces données entre les mains des spécialistes des sciences sociales», explique par exemple Rod K. Brunson, qui codirige le Racial Democracy Crime and Justice Network, un groupe de chercheurs en sciences sociales. 

Selon lui, «il faut faire en sorte que les communautés soient objectivement plus sûres» pour que la confiance entre la population et la police soit restaurée. Et ça passe par une collecte de données indépendantes, selon le spécialiste.  

Pour les opposants au ShotSpotter, il serait plutôt préférable de s’attaquer aux terrains propices à la violence : la pauvreté, le logement, la maladie mentale ou le racisme structurel. 

Quoi qu’il en soit, le conseil municipal de Détroit a approuvé mardi 27 septembre le renouvellement pour un an de l’expérimentation du système controversé, pour un montant supérieur à 2 millions de dollars (CAD). 

5 - Des ateliers d’expression et d'entrepreneuriat à l'église 

 « Nous essayons de travailler avec les jeunes, de faire en sorte qu’ils se sentent plus connectés, notamment certains jeunes hommes qui peuvent se sentir dévalorisés.» C’est ainsi que l'évêque Bonnie Perry résume l’action qui est menée dans les quartiers difficiles de Détroit par le diocèse épiscopal du Michigan qu’elle supervise. 

Engagée dans la lutte contre la violence armée depuis plus de 30 ans et membre du réseau End Gun Violence Michigan, Bonnie Perry a été prêtre à Chicago, avant d'être ordonnée évêque de Détroit en février 2020. Autant dire qu’elle sait quelles actions portent leurs fruits sur le terrain. 

L'évêque de Détroit Bonnie Perry

Photo : Diocèse épiscopal du Michigan

L'évêque de Détroit Bonnie Perry

À travers ses nombreuses congrégations, son diocèse développe ainsi des programmes de socio-entreprenariat, offre aux jeunes des lieux pour se rassembler, pour exprimer leur créativité... et pour leur permettre de devenir des leaders dans leur communauté.  

L'évêque Bonnie Perry pense surtout que le travail fait sur le terrain permet de susciter un éveil citoyen, au sein des communautés. «Le combat contre la violence armée est le même que celui pour les droits civiques. C’est ce genre de mouvements que nous essayons de créer dans chacune de nos congrégations», explique-t-elle. 

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