Doit-on s’inquiéter de la percée de l’extrême droite en Europe? | 24 heures
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Doit-on s’inquiéter de la percée de l’extrême droite en Europe?

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L’élection d’un parti d’extrême droite en Italie, peu de temps après l’entrée d’un parti néonazi au gouvernement en Suède, est perçue comme un tremblement de terre politique en Europe. Doit-on craindre la montée de l’extrême droite? Des experts nous aident à faire le point.

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La situation en Europe

La domination d’un parti aux origines fascistes, Fratelli d’Italia (FdI), qui a récolté 26% des votes aux élections du 25 septembre dernier, est une première en Italie depuis la Deuxième Guerre mondiale. Plus au nord, les Démocrates de Suède, héritier d’un groupe néonazi, ont réussi à terminer deuxièmes aux pays avec 20,5% des votes, le 14 septembre dernier. 

Giorgia Meloni, dirigeante du parti post-fasciste Fratelli d'Italia et probable future première ministre

AFP

Giorgia Meloni, dirigeante du parti post-fasciste Fratelli d'Italia et probable future première ministre

En Espagne, en France, en Belgique, en Finlande: la droite radicale a obtenu des sièges dans plusieurs parlements européens ces dernières années. Les ultraconservateurs sont aussi au pouvoir en Hongrie et en Pologne. 

Le chercheur au Centre de recherche et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR), Frédérick Nadeau, et Jean-Guy Prévost, professeur au département de science politique de l’UQAM, répondent à nos questions.

Comment expliquer les récentes percées de l’extrême droite?

Tout d’abord, la pandémie et la guerre en Ukraine ont aggravé un contexte économique déjà fragile, souligne Frédérick Nadeau. 

«Ça fait plusieurs années que la situation économique est précaire, que le chômage est élevé et que le pouvoir d’achat diminue. Le filet social se détériore. Il y a beaucoup d’incertitude et d’angoisse de ce côté dans plusieurs pays. Tout cela génère un ressentiment et l’extrême droite en profite», explique-t-il.

En se positionnant comme «la voix du peuple», les politiciens populistes de droite proposent des solutions simples à des problèmes complexes, poursuit M. Nadeau.

En Italie comme en Suède, les partis les plus radicaux désignent les immigrants comme coupables de leurs malheurs économiques. Ils font du frein à l’immigration un pilier de leur programme et proposent simplement de fermer les frontières. Des idées attrayantes, dans ces pays qui voient des milliers de migrants débarquer chez eux depuis plusieurs années. 

Les élections suédoises ont d’ailleurs été dominées par des thèmes favorables aux partis les plus à droite, comme la criminalité et la violence issue de règlements de compte entre gangs d’origine immigrée. 

La police sécurise une zone après que deux personnes aient été blessées lors d'une fusillade entre gangs au centre commercial Emporia à Malmo, en Suède, le 19 août 2022.

AFP

La police sécurise une zone après que deux personnes aient été blessées lors d'une fusillade entre gangs au centre commercial Emporia à Malmo, en Suède, le 19 août 2022.

La présence accrue des partis radicaux au sein des parlements s’explique aussi par «la dynamique entre les forces politiques locales», indique Jean-Guy Prévost.  

Contrairement à ici, dans plusieurs pays d’Europe, le gouvernement est formé d’une coalition. Or, les partis de gauche ont beaucoup de difficulté à se rassembler pour convaincre l’électorat, selon le professeur.

«La droite italienne a plus de facilité à se regrouper pour faire coalition que la gauche et le centre gauche, qui eux, se divisent systématiquement. Ils ont de la difficulté à se faire comprendre. Ça me fait penser aux dernières élections ici : énormément de gens soutenaient la CAQ, mais encore plus de gens ne la soutenaient pas. Toutefois, les opposants à la CAQ ne s’entendaient pas être eux. C’est un peu ça que l’on voit en Italie et dans d’autres pays», illustre-t-il. 

Doit-on s’inquiéter de la situation? 

Même si des partis tiennent des discours très durs en campagne électorale, il leur est difficile de mettre en œuvre leurs idées les plus radicales une fois au pouvoir, analyse Jean-Guy Prévost. 

«Par exemple, l’idée de fermer les frontières en Italie, on sait que ça ne se fera pas. Ça ne fonctionnerait pas. La réalité, c’est que les immigrants font du travail pour lequel ils ne peuvent pas être remplacés. Ça fragiliserait beaucoup la situation économique du pays», souligne-t-il. 

D’ailleurs, certains partis d’extrême droite, très critique dans l’opposition, perdent de leur lustre lorsqu’ils sont élus. C’est le cas en Autriche, où un scandale de corruption a chassé les radicaux du pouvoir en 2019. Résultat : ils n’ont récolté que 15 % aux élections du 9 octobre dernier. L’extrême droite autrichienne avait pourtant été la première en Europe à frôler la victoire à une élection présidentielle, il y a six ans.

Manifestation contre l'extrême droite autrichienne à Vienne, en avril dernier.

AFP

Manifestation contre l'extrême droite autrichienne à Vienne, en avril dernier.

Ce qui ne veut pas dire que les idées mises de l’avant par ces partis, de plus en plus assumées, sont sans conséquence pour la société, croit Frédérick Nadeau.

«L’extrême droite en inquiète plusieurs parce qu’elle conteste les fondements et les valeurs sur lesquels les sociétés occidentales se sont construites. Ses partisans remettent en question l’idée des droits humains universels, en plus de rejeter la démocratie. Ça peut donc soulever des inquiétudes face au traitement des immigrants, de la communauté LGBTQ+, des femmes, etc. Pour les plus convaincus et les plus extrémistes, ça peut mener à des gestes de violences, et même de terrorisme», souligne l’expert du CEFIR.

L’extrême droite pourrait-elle gagner en importance ici aussi?

Les deux experts se font rassurants : les courants d’extrême droite sont encore loin d’être aussi importants ici qu’ils le sont en Europe. Ce qui ne veut toutefois pas dire que nous sommes à l’abri d’une montée des idées de la droite radicale, souligne Frédérick Nadeau. 

Photo d'archives

«Dans la dernière campagne électorale au Québec, on a clairement entendu des élus associer l’immigration à la violence et à la disparition de la culture québécoise. Ça crédibilise ces idées quand elles sont reprises de la sorte. Ça fait aussi que certains partis peuvent reprendre des éléments de ce qu’ils disent pour ajuster le leur. Ça peut créer un effet d’entraînement», analyse-t-il. 

De son côté, Jean-Guy Prévost rappelle que le Canada dispose de «bons remparts». 

«Par exemple, la citoyenneté est octroyée plus rapidement aux immigrants, contrairement à ce qui se fait dans certains pays d’Europe. Les politiciens ne peuvent donc pas tenir des discours très durs sur l’immigration. Ils se mettraient plusieurs électeurs à dos. Maxime Bernier a tenté de le faire un peu, mais il a creusé sa tombe. C’est très difficile de faire une croix sur les gens nés à l’étranger», dit-il. 

Le système électoral uninominal en place ici limite aussi l’influence que peuvent avoir les partis les plus extrêmes, croient les experts.  

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