Année record au chemin Roxham: «C’est le début d’une crise sociale!» | 24 heures
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Année record au chemin Roxham: «C’est le début d’une crise sociale!»

Image principale de l'article «C’est le début d’une crise sociale!»

Cette année, le nombre de demandeurs d’asile qui traversent irrégulièrement la frontière par le chemin Roxham est en passe de battre tous les records. Résultat: ils sont de plus en plus nombreux à ne pouvoir être accompagnés dans leurs démarches et se retrouvent au Québec sans avoir le droit de travailler ni de bénéficier des services de base. Les organismes communautaires de Montréal qui viennent en aide aux réfugiés tirent la sonnette d’alarme. 

[Ce texte est le second d’une série de 2 sur le chemin Roxham. Le premier texte est à lire ici.

En 2022, le chemin Roxham a déjà été emprunté par plus de 23 000 demandeurs d’asile. Du jamais vu sur une année. À raison de 3 000 à 3 500 passages chaque mois depuis le début de l’année, on pourrait même atteindre la barre des 35 000 réfugiés irréguliers au 31 décembre prochain. 

Ces chiffres vertigineux s’ajoutent de surcroît aux chiffres des demandeurs d’asile qui se présentent aux points de passages réguliers (terrestres, maritimes et aériens). Ils pourraient être près de 40 000 dans cette situation d’ici à la fin de 2022.  

Au total, le Québec pourrait donc accueillir cette année plus de 75 000 réfugiés, soit plus du double que les années précédentes.  

Photo d’archives, Benoît Philie

«On ressent ces chiffres sur le terrain, il y a une pression énorme sur les organismes communautaires. Et c’est faux de penser que ce sont juste quelques organismes qui sont concernés. Bien sûr, ceux qui travaillent avec les immigrants sont les premiers touchés mais c’est tout le réseau communautaire qui est affecté, de l’aide aux familles en passant par les banques alimentaires», explique Yannick Boucher, directeur du développement stratégique et de la recherche chez Accueil Liaison pour Arrivants (ALPA).  

Une crise sans précédent 

Les organismes communautaires n’étant pas financés pour accompagner les demandeurs en attente d’une régularisation, un afflux majeur à la frontière signifie pour eux faire plus avec toujours le même financement.  

«C’est cette pression-là que vivent les organismes communautaires. Ça vient fragiliser un réseau déjà extrêmement fragile», insiste M. Boucher dont l’organisme vient en aide aux immigrants dans leurs démarches d'immigration, d’intégration et d’établissement en emploi.  

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Selon lui, ce qui se passe à Roxham a des effets directs majeurs sur la qualité et le type d’accompagnement offert aux réfugiés. 

Surtout, cette situation pourrait être le point de départ d’une crise sans précédent. Et ce, particulièrement à Montréal qui accueille plus de 95% des demandeurs d’asile qui arrivent au Québec chaque année, selon l'étude du Sherpa de 2021

«Avant, il fallait attendre 2 à 3 mois pour qu’un demandeur d’asile obtienne un permis de travail. Aujourd’hui, c’est 12 mois minimum. En raison de ces délais, on se retrouve avec une grande partie de ces gens qui se tournent vers les réseaux informels et le travail au noir. Ça renforce leur précarité, leur vulnérabilité... Et nous, on n’a plus aucun contrôle sur leur situation», prévient-il.  

«C’est une crise sociale. On assiste au début d’une crise sociale! On ne parle plus de 5 000 personnes... Avec plusieurs dizaines de milliers de personnes qui demandent l’asile, c’est une vraie crise!» 

Des organismes totalement débordés 

Stephan Reichhold dirige la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), un organisme qui réunit 160 organismes dans tout le Québec.  

Pour lui aussi, l’heure est grave.  

«Nos organismes sont totalement débordés. Les demandeurs d’asile sont de plus en plus laissés à eux-mêmes. Ils n’ont accès à presque rien. Généralement, ils ne peuvent pas travailler, ils n’ont pas accès aux garderies. L’enveloppe dédiée à leur accompagnement se limite à une aide pour se trouver un logement. Toutes les autres dimensions de la vie ne sont pas financées...»  

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Contacté par le 24 heures, le directeur adjoint aux communications d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), Peter Liang, rappelle dans un courriel qu’IRCC fournit des solutions d’hébergement temporaires «afin de soutenir les provinces, notamment le Québec, dont les réseaux de refuges subissent des pressions accrues».

Mais cette aide, aussi précieuse soit-elle, parait insuffisante face à l’ampleur de la vague migratoire à laquelle est confrontée le Québec en 2022. 

En effet, Stephan Reichhold de la TCRI estime de 70 à 80% la part de demandeurs d’asile en attente d’une régularisation qui restent au Québec une fois la frontière franchie. Selon cette estimation, ce sont donc entre 35 et 40 000 demandeurs d’asile qui sont déjà arrivés au Québec en 2022 et qui ont actuellement besoin d’un accompagnement dans la province.  

Deux poids deux mesures 

Pour faire face à cette situation inédite, les organismes en première ligne demandent de nouveaux financements d'urgence.

«Ça fait 25 ans que ça dure! Entre le provincial et le fédéral, personne ne se dit responsable», se désole Stephan Reichhold de la TCRI.  

«Depuis des années, on demande à Québec plus de services pour ces gens-là. Sauf que les gouvernements successifs ne veulent pas car ils ont peur que les demandeurs choisissent de venir en priorité au Québec.»

JOEL LEMAY/AGENCE QMI

En d’autres termes, Québec ne ferait pas d’efforts pour améliorer la situation des demandeurs d’asile de peur d’en voir toujours plus affluer à ses portes.  

«Quand on compare avec la façon dont les Ukrainiens ont été accueillis... C’est deux poids deux mesures. Pour eux, le gouvernement prend tout en charge», regrette M. Reichhold. 

Ce dernier dresse au passage un constat cinglant: «les Ukrainiens sont les bienvenus au Québec, les demandeurs d’asile ne le sont pas». 

«Il faut nous faire confiance» 

Pour Yannick Boucher d’Accueil Liaison pour Arrivants (ALPA), il est désormais urgent que Québec et Ottawa arrêtent de se refiler la patate chaude et s’assoient pour de bon autour d’une table pour trouver une solution.

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«L’entente entre le Québec et le Canada, c’est la clé. Il faut donner plus de pouvoir au niveau de Québec et plus de financement pour les organismes communautaires», explique-t-il. 

«Il s’agit uniquement d’une question de financement. On a un réseau assez solide au Québec pour absorber cet afflux de demandeurs d’asile. Mais ça passe par le financement. On sait faire, il faut nous faire confiance. Tant que le fédéral et le provincial continueront à se rejeter la balle, on ne va pas y arriver...» 

[Le premier texte de notre série sur le chemin Roxham est à lire ici.]
 

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