Départs annulés: il manque de chauffeurs d'autobus et c'est un problème | 24 heures
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Départs annulés: il manque de chauffeurs d'autobus et c'est un problème

Image principale de l'article Il manque de chauffeurs de bus, c'est un problème
Photomontage Marilyne Houde

Le transport en commun n’est pas épargné par la pénurie de main-d’œuvre, au point où le transporteur exo a dû faire un blitz publicitaire pour attirer davantage de futurs conducteurs. Et, qui dit manque de chauffeurs dit notamment des départs annulés, une situation préoccupante pour les usagers qui en dépendent pour aller travailler ou à l’école.  

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Frédérique Belzile, 22 ans, et Ségolène Letarte, 18 ans, vivent respectivement à Saint-Jean-sur-Richelieu et Boucherville, et se déplacement régulièrement sur la Rive-Sud et vers Montréal en transport en commun. Elles trouvent les services défaillants. 

Pour l'une comme pour l'autre, il n’est pas rare que le bus à prendre soit en retard ou qu'il ne passe tout simplement pas. Puisqu’il s’agit de lignes dont les passages sont aux demi-heures ou aux heures, ça peut vite bouleverser les plans de la journée. 

Frédérique Belzile

Photo Jean-Michel Clermont-Goulet

Frédérique Belzile

«C’est stressant, parce que j’ai peur de manquer mes cours à l’école ou d’arriver en retard au travail», rapporte Frédérique, rencontrée au Terminus de Longueuil. «Souvent, je dois quitter d’avance pour être sûre de ne pas manquer le bus... s’il passe», dit celle qui monte régulièrement dans les autobus du service municipal de Saint-Jean-sur-Richelieu.   

Elle ajoute qu'elle rate fréquemment sa correspondance, ce qui la met dans l’embarras. 

Même son de cloche du côté de Ségolène, qui éprouve des difficultés de mobilité similaires avec la ligne 61 du Réseau de transport de Longueuil (RTL).

Ségolène Letarte

Photo Jean-Michel Clermont-Goulet

Ségolène Letarte

À plusieurs reprises, Ségolène affirme s’être butée à un bus qui ne passait pas pour se rendre à une soirée de gardiennage un peu plus loin dans Boucherville. «[C’est] non seulement mon horaire qui est touché, mais aussi celui de la femme qui m’attend pour garder ses enfants», se désole-t-elle. 

«Ça te déstabilise parce que tu planifies ton trajet pour arriver à l’heure à destination, mais tout est chamboulé à cause d’un bus, qui n’est tout simplement pas passé», s’insurge la jeune femme de 18 ans.  

Toutes deux affirment avoir porté plainte à leur société de transport, mais rien n’aurait changé.  

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Ce n’est pas que sur la Rive-Sud de la métropole que les usagers du transport collectif n’ont pas un service d’autobus à la hauteur de leurs attentes. 

Saphora vit dans l’est de l’arrondissement Rosemont-La Petite-Patrie et travaille à Longueuil. Elle affirme que les problèmes de retards et de départs annulés touchent aussi la Société de transport de Montréal (STM). 

Photo Joël Lemay, Agence QMI

«Il m’arrive souvent des deux côtés du fleuve de voir mes bus ne jamais passer ou simplement être très en retard», dit-elle. Cela l'oblige à quitter la maison plus tôt qu’à l’habitude pour être à l’heure. 

Sur certaines lignes, les autobus prévus à l'horaire passent tous, mais ils sont pleins, notamment parce que le nombre de départs est encore inférieur à celui pré-pandémique. 

Pour Ruijia Yang, résidant de l’arrondissement de Saint-Laurent, c’est la réduction du service sur les lignes 121 et 171 de la STM qui le dépasse.  

«Chaque matin, je dois voir des bus remplis passer devant mes yeux, et ensuite être entassé devant le pare-brise», déplore-t-il. Ce dernier affirme avoir été témoin d’une réduction de service de 50% comparativement à 2019. 

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Le cas d’exo 

La société de transport la plus touchée par ces annulations de départ est vraisemblablement exo, qui dessert les municipalités des couronnes. D'ailleurs, si vous utilisez des applications d’écoute en continu pour votre dose quotidienne de musique ou de balados, vous avez peut-être entendu ses annonces de recrutement!  

Photo Joël Lemay, Agence QMI

Axel Fournier, le président de l’Association pour le transport collectif de la Rive-Sud (ATCRS), s’est lui-même retrouvé à attendre un bus d’exo, qui n'est jamais passé. 

Il vit dans le secteur Sorel-Varennes, où le bus passe aux demi-heures ou aux heures du lundi au vendredi, et toutes les deux heures le week-end. «Il m’est arrivé de ne pas pouvoir me rendre du point A au point B, car mon bus ne passait tout simplement pas, s’insurge-t-il. Parfois, j’ai tout simplement pris la décision de ne pas me rendre à Montréal, parce que je ne savais pas comment j’allais pouvoir revenir.» 

Axel Fournier, président de l'Association pour le transport collectif de la Rive-Sud (ATCRS)

Photo courtoisie

Axel Fournier, président de l'Association pour le transport collectif de la Rive-Sud (ATCRS)

«Le plus gros des annulations de départs auxquels j’ai fait face sont surtout survenues entre le printemps dernier et septembre», souligne-t-il.  

Face à une pénurie de chauffeurs, exo s’est finalement résolue à simplement annuler pour de bon des départs, plutôt que de les laisser à l’horaire, pour ne pas que les utilisateurs attendent pour rien. 

«L’ATCRS était d’accord, mais pas de gaieté de cœur», concède M. Fournier. «C’est une bonne solution à court terme, mais ça ne pourra pas durer éternellement.»  

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Certains secteurs plus touchés que d’autres 

Tous les secteurs ne sont pas touchés également par l’annulation de départs d’autobus. Le 24 heures a contacté les sociétés de transport de Montréal, de Laval et de Longueuil, en plus d’exo, pour faire un état de la situation.  

Chez exo 

Du côté d’exo, on ne s’en cache pas: la pénurie de main-d’œuvre a affecté la flotte de bus et nuit à la qualité du service. C’est ce qui a inspiré la campagne de recrutement lancée à la fin de l’été. 

Photo Joël Lemay, Agence QMI

En septembre dernier, La Presse rapportait que Sorel-Varennes-Longueuil constituait le secteur avec le plus faible taux de livraison des services, soit 85% des départs quotidiens, ce qui représente un bus sur sept d’annulé. Venait ensuite le secteur Sainte-Julie sur la Rive-Sud (93,5%), et Châteauguay et le Sud-Ouest de la Montérégie (96%).    

En date du 15 octobre, c’est mieux: les trois lignes les plus problématiques sont Sorel-Varennes (96%), Vallée-du-Richelieu (96,7%) et Roussillon (98%), selon des données obtenues par le 24 heures

Le portrait général est aussi plus reluisant, avec un taux de livraison passé de 98,1% (à la fin de l’été) à 99% à la mi-octobre.  

Le porte-parole d’exo, Jean-Maxime St-Hilaire, souligne, pour sa part, que l’entreprise a développé un système d’alerte sur l’application Chrono qui informe les clients des départs susceptibles d’être annulés le lendemain, ce qui peut éviter une longue attente à un arrêt ou au terminus.  

Puisque les chauffeurs du réseau ne sont pas des employés d’exo, mais bien des entreprises privées avec qui exo signe des contrats, connaître le nombre de chauffeurs au sein de la société de transport s'avère impossible.  

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À Longueuil  

L’été a aussi été difficile dans le Réseau de transport de Longueuil (RTL), où plus de 150 départs étaient annulés chaque jour. Depuis, la situation est «revenue à la normale» et les bris de services relèveraient «davantage de l’exception», selon la chargée des relations de presse Marie-Claude Rivet. 

Photo Joël Lemay / Agence QMI

Effectivement, en date du 7 octobre, sur les quelque 4755 départs quotidiens répartis sur 72 lignes, seulement 15 seraient annulés.  

En 2020, 103 postes ont été supprimés au RTL, dont 70% de chauffeurs, notamment en raison de la pandémie. Un gel d’embauches pour raisons budgétaires s’en est suivi.   

De janvier 2021 à juin 2022, le RTL a essuyé 32 départs de chauffeurs, mais en a embauché 34. Donc, selon les calculs, le nombre de chauffeurs n’est toujours pas revenu à celui d’avant la pandémie.  

Près de 680 chauffeurs seraient actuellement à l’emploi du RTL. Toutefois, on n’a pas été en mesure de nous confirmer le nombre d’employés aptes à conduire un bus*. 

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À la STL 

La Société de transport de Laval (STL) semble avoir vécu moins de difficultés. Le nombre moyen de départs annulés est passé de 0,5% cet été à 0,37% cet automne, soit 10 départs quotidiens sur 2695. 

Photo Joël Lemay, Agence QMI

L’organisation nous confirme disposer du «nombre souhaité» de chauffeurs, avec 640, dont 571 aptes à conduire*.  

La STL affirme qu’elle ne vit pas de pénurie de personnel et qu'elle n’a pas éprouvé de difficultés d'embauche. 

À la STM 

Contrairement aux autres sociétés de transport du Grand Montréal, il a fallu passer par la Loi d’accès à l’information pour obtenir des informations de la Société de transport de Montréal (STM) sur la main-d’œuvre et le nombre de départs annulés.  

Photo Joël Lemay, Agence QMI

Le porte-parole de la STM, Philippe Déry, affirme qu’il n’y a pas d’enjeux de disponibilité du personnel, même s’il peut survenir ici et là des coupures de passages de bus en raison d’un imprévu ou une «situation ponctuelle», comme des travaux routiers.    

On ne peut toutefois pas avoir accès au nombre de départs annulés. La STM a refusé de divulguer les données, puisqu’elles «nécessitent des calculs et des comparaisons de renseignements».  

Éric, un chauffeur à l’emploi de la STM depuis près d'une vingtaine d’années, qui requiert l’anonymat par peur de représailles, a pourtant affirmé au 24 heures (preuves à l’appui) qu’il n’était pas rare de voir à l’horaire des départs qu'aucun chauffeur ne pouvait assurer.  

Il affirme avoir souvent eu à travailler des heures supplémentaires parce que des chauffeurs ne se pointaient pas le bout du nez pour prendre sa relève. 

Selon la STM, en date du 6 octobre 2022, seuls 79,4% des chauffeurs d’autobus étaient aptes à conduire un bus*, soit 2757 employés sur 3471.  

Depuis le début de l’année, 54 chauffeurs ont démissionné, et 46 ont été embauchés. Une vingtaine de postes seraient toujours vacants, rapporte la STM.    

*C’est-à-dire que ces chauffeurs ne sont pas en congé à moyen ou long terme. 

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Comment régler ce problème? 

La pénurie de main-d'œuvre va sans doute perdurer un bon moment. Si on la conjugue avec le souhait que davantage d’automobilistes troquent l’auto solo pour le transport en commun, comment peut-on s’assurer qu’il y ait assez de chauffeurs pour offrir un service intéressant? On explore des pistes de solution avec Sarah V. Doyon, présidente de Trajectoire Québec.  

Augmenter le service hors pointe (oui oui!) 

Même si ça peut paraître contre-intuitif, on pourrait augmenter le service d’autobus à l’extérieur des heures de pointe. Cela permettrait de construire des horaires de travail plus intéressants pour les chauffeurs.  

«On se ramasse avec beaucoup de chauffeurs qui ont des horaires coupés parce qu’on les sort tous le matin et l’après-midi pour gérer les heures de pointe. Il y a donc des chauffeurs qui se retrouvent avec un grand trou entre les deux», explique Sarah V. Doyon.  

Une ex-chauffeuse d’autobus a d’ailleurs confié au 24 heures avoir quitté le métier parce qu’elle devait commencer aux aurores et finir tard en soirée, ce qui lui laissait à peu près aucun moment avec son jeune enfant dans la journée.  

Cela permettrait aux sociétés de transport de retenir leurs employés, car les conditions de travail s'en trouveraient améliorées, selon elle. «Tout le monde gagne, dont les usagers, qui se retrouveraient avec une plus grande offre de service», dit Mme Doyon. 

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Recruter à l’international 

Une autre option intéressante serait d’aller recruter à l’international, en reconnaissant davantage les compétences des chauffeurs provenant de l’étranger.  

«Il y a des gens qui conduisent des autobus ailleurs dans le monde et qui arrivent ici pour se faire dire que leur permis de conduire n’est pas valide», dit-elle.  

Un cours de requalification express, pour apprendre notamment le Code de la sécurité routière du Québec, s'avérerait utile.   

Des autobus autonomes? 

Pourrait-on un jour voir des autobus circuler sans conducteur, à l’image du Réseau express métropolitain (REM), qui sera automatisé?  

On n’est «pas proche» de cette solution d’un point de vue technologique, souligne Sarah V. Doyon. 

Elle explique que lors des projets pilotes menés dans le Grand Montréal (par exemple sur la Plaza Saint-Hubert), il y avait toujours un chauffeur à l’intérieur. «Les navettes sont programmées pour circuler sur un circuit et lorsqu’il y a un obstacle, elles freinent, mais ne le contournent pas. Il faut absolument qu’il y ait une intervention humaine», dit-elle. 

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Des taxibus? 

Le transport collectif par taxi est une option offerte dans les quartiers où l’implantation d’un service régulier par autobus n’est pas possible. Pourrait-on remplacer certaines lignes de bus moins achalandées par des taxibus? 

Difficilement, car la pénurie de chauffeurs touche aussi les services de taxi, qui font aussi du transport adapté.   

Dans la dernière année seulement, dix municipalités ont perdu leur service de taxi, rappelle Trajectoire Québec. 

- Avec Camille Dauphinais-Pelletier

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