Les salons de coiffure facturent plus cher aux femmes, «parce qu’elles sont des femmes» | 24 heures
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Les salons de coiffure facturent plus cher aux femmes, «parce qu’elles sont des femmes»

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Photomontage: Marilyne Houde

Rose Tremblay-Fontaine est sortie complètement «choquée» de sa dernière visite dans un salon de coiffure. La femme de 25 ans, qui a les cheveux courts, avait pris la peine de réserver une «coupe pour homme» à 22,50$ sur la plateforme de réservation en ligne du salon de la région de Québec. Après une dizaine de minutes passées sur la chaise de la coiffeuse, on lui a pourtant facturé une «coupe pour femme», à 36$ taxes incluses.  

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La raison évoquée par le salon a fait sursauter Rose: le salon a pris la liberté de changer la catégorie de la réservation, sans égard au service rendu, parce qu’elle a un prénom «féminin».  

«J’ai demandé à la réceptionniste si, à l’avenir, je devrais plutôt faire la réservation au nom de mon copain, pour éviter que cette situation se reproduise. Elle m’a dit qu’effectivement, c’était la marche à suivre», raconte-t-elle en entrevue avec le 24 heures

À droite, Rose Tremblay-Fontaine.

Courtoisie

À droite, Rose Tremblay-Fontaine.

«[La situation] m’a prise au dépourvu et ça m’a déçue. C’est une pratique un peu discriminatoire, se désole la femme dans la vingtaine. Je trouve ça extrêmement dommage qu’en 2022 on fasse encore payer les femmes plus cher parce qu’elles sont des femmes», regrette la jeune femme.  

«Ça n’a aucun sens, on n’est plus en 1950!» ajoute celle qui a depuis fait parvenir une plainte formelle au salon situé dans Sainte-Foy.

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Des prix non genrés, ça existe

Il n’y a évidemment pas qu’au salon visité par Rose Tremblay-Fontaine où les coupes pour femmes coûtent plus cher. C’est même la norme au Québec.  

En comparant les grilles tarifaires de dix salons choisis au hasard à Montréal, à Québec et à Trois-Rivières, le 24 heures a en effet calculé que les femmes déboursent en moyenne 18,50$ de plus que les hommes, avec des écarts de prix qui varient de 8,80$ à 30$. 

Pourtant, une solution existe: les tarifs neutres ou non genrés, c’est-à-dire des prix qui varient en fonction de la longueur des cheveux, et non pas en fonction du sexe de la personne.  

Les salons de coiffure Mëdz, situés dans Rosemont et dans Verdun, ont justement adopté une charte de prix neutre en 2019 pour éliminer la «discrimination de genre». C'est également le cas du studio-coiffure Perron + Aitken, situé dans le Village. 

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Pertes de revenus 

Peu de salons dans la province ont adopté ce type de tarification, assure le président de l’Association Coiffure Québec, Stéphane Roy. Selon lui, les salons hésitent à se tourner vers la tarification non genrée, notamment parce qu’elle peut se traduire par une perte de revenus.  

«Des hommes peuvent être tentés d’aller voir ailleurs si on les fait payer plus cher», s’inquiète celui qui est aussi propriétaire des salons Oblic, Pure et Tornade à Montréal, tout en ajoutant que la demande pour passer à une tarification non genrée ne vient généralement pas de la clientèle, mais des employés des salons.   

Photo Fotolia

«Pour le moment, ça pose un gros risque pour plusieurs salons. Un jour, la tendance va probablement s’inverser, en fonction de l’offre et la demande. Ceux qui ne se plieront toujours pas aux tarifs non genrés seront poussés à le faire», poursuit-il.  

Pour Stéphane Roy, il est d’ailleurs tout à fait légitime de facturer plus cher aux femmes, en raison de la formation que doivent suivre les apprentis coiffeuses et coiffeurs. Le cours sur les coupes standards pour femmes, d’une durée de 130 heures, est en effet bien plus long que celui sur les coupes pour hommes et la tonte de la barbe, qui dure 45 heures. 

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Difficile d’ajuster les prix 

La propriétaire d’un salon de coiffure rue Saint-Jean à Québec, qui préfère rester anonyme, confirme que la tarification non genrée peut entraîner des pertes financières.  

«80% des femmes qui veulent des coupes courtes vont demander plus de finition. La grande majorité voudra un tour d’oreille plus affilé, des guiches un peu plus longues... C’est plus de travail qu’une coupe à la tondeuse, mais étant donné que ça reste une coupe très courte, les femmes peuvent s’attendre à avoir le même prix qu’une coupe pour hommes», explique la propriétaire.  

Pour s’assurer d’être suffisamment rémunérée pour le service offert, elle fixe donc des prix non seulement en fonction de la coupe, mais aussi du temps qu’elle met à couper les cheveux. La coiffeuse confie d’ailleurs avoir mis quelques mois pour ajuster la grille de prix, un exercice qu’elle a trouvé «difficile».  

«Il y en a [des clients] qui vont avoir une grosse augmentation, tandis que d’autres vont avoir une grosse réduction. On essaie de jongler au travers de ça pour que tout le monde soit satisfait.» 

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Mission: éliminer la discrimination 

La fondatrice et directrice créative du studio APART à Montréal, MJ Déziel, fait de la coiffure non genrée son cheval de bataille depuis le tout début de sa carrière, en 2016.  

«Une fois, j’ai coupé les cheveux très courts d’une amie et on avait un tarif “coupe homme” et un “coupe courte stylisée femme”. La différence de prix était de 27$, alors que la technique de coupe était très semblable», raconte celle qui a adopté une charte de prix non genrée aussitôt qu’elle a ouvert son propre salon. 

MJ Déziel, fondatrice et directrice créative du studio APART à Montréal.

Courtoisie

MJ Déziel, fondatrice et directrice créative du studio APART à Montréal.

En 2020, l’artiste va encore plus loin dans sa quête: elle lance la campagne Ungendered pour sensibiliser les salons de coiffure à adopter des tarifs non genrés. 

«On a fait la même coupe de cheveux à des hommes, des femmes, des personnes non binaires ou trans et on a ensuite posé la question “Pourquoi l’un devrait payer sa coupe plus cher que l’autre?”» résume MJ Déziel. 

Ce projet a mis «en images le point à aborder», selon l’instigatrice, qui a reçu des échos très positifs de la part de confrères et consœurs dans le milieu. Elle tient toutefois à les prévenir: l’adoption d’une charte non genrée ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut s’y préparer et l’accompagner d’un plan de communication efficace.  

«Si on explique aux gens nos changements de prix et la réflexion qu'il y a derrière, ils vont comprendre et voudront encourager le mouvement. Et, oui, tu vas peut-être perdre des clients, mais tu vas peut-être en gagner d’autres», conclut-elle.  

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