Attendre des mois pour un permis de travail, malgré le manque de main-d'oeuvre | 24 heures
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Attendre des mois pour un permis de travail, malgré le manque de main-d'oeuvre

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Joël Lemay / Agence QMI

Malgré la pénurie de main-d'oeuvre, plusieurs immigrants qui sont installés au Québec depuis des mois - voire des années - n’ont pas encore le droit de travailler. Et il y en a beaucoup: on n’a pas eu beaucoup de difficulté à en trouver qui étaient prêts à nous parler dans le cadre de ce reportage. 

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Quand on pense aux nombreuses vitrines de commerces et de restaurants placardées d’offres d’emploi, ou encore aux entreprises qui doivent réduire leurs heures d’ouvertures ou refuser des contrats, les quatre histoires ci-dessous paraissent absurdes. Elles sont pourtant bien réelles.   

Prêt à travailler dans le domaine de l'aviation

Andrew*, 28 ans, est Américain. En 2020, il s’est marié aux États-Unis avec Léa*, une Québécoise. Un an plus tard, le couple est venu s’installer à Saint-Hyacinthe, au Québec.  

Andrew possède une expertise dans le domaine de l’aviation, un secteur où les employés sont très en demande. Il croit donc pouvoir trouver du travail rapidement lorsqu’il obtiendra le droit de travailler... mais ça prend du temps, car son dossier est en traitement.  

Le couple doit se contenter depuis 14 mois d’un seul salaire. «Ça fait plus d’un an qu’il n’a pas travaillé et on doit prévoir financièrement», raconte Léa, qui est entrepreneure.  

«On n’a pas le choix de mettre une pause sur les démarches d’emploi», poursuit-elle. 

Andrew espérait obtenir ses papiers d’ici janvier 2023, mais son avocat lui a récemment annoncé qu’il lui faudra attendre jusqu’en juin 2023, à cause des délais administratifs. 

En attendant, Andrew s’est inscrit à des cours de francisation offerts par le gouvernement. Mais là aussi, il est sur une liste d’attente... 

La nouvelle loi 96 oblige pourtant les immigrants à recevoir des services publics uniquement en français six mois après leur arrivée. Mais apprendre la langue de Molière en six mois avec un accès très limité aux cours de français, c’est un défi de taille. 

«Je dois aider mon mari à compléter ses formulaires, parce que tout est écrit en français. Il y a vraiment un grand manque de ressources pour les nouveaux arrivants», constate Léa. 

Malgré les embûches, le couple dit reconnaître ses privilèges, car Andrew est Américain, est considéré comme un travailleur qualifié et peut compter sur ses économies et l’appui de sa femme pour mener une vie «normale». 

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Pas si facile d’immigrer pour les Français 

Allison Migeon

Photo Joël Lemay, Agence QMI

Allison Migeon

Allison Migeon est Française et coordonnatrice d’événements culturels. Il y a quatre ans, elle a déménagé au Québec avec un Permis Vacances-Travail (PVT) en main. Durant deux ans, elle a occupé différentes fonctions au sein d’organismes culturels.  

À l’échéance de son PVT, Allison s’est fait endosser par un employeur dans le milieu culturel pour une faire demande de permis de travail fermé (qui lui permettrait de travailler pour cet employeur uniquement). Mais la bureaucratie a fait échouer les démarches. 

«Alors que mon employeur cautionne des démarches, on me dit que ma demande de permis de travail fermé est refusée parce que je n’avais pas renouvelé à temps mon PVT... Mais attendez! Je suis en train de faire une demande pour travailler quand même mais pour rester pour de bon», s’exclame la trentenaire, nouvellement Montréalaise. 

Devant ce refus, Allison doit trouver une autre solution pour rester au pays, et vite. Elle opte pour le parrainage avec l’aide de son conjoint. Elle peut alors rester au pays... mais elle ne peut pas travailler. 

«Si vous croyez que l’immigration française est facile, détrompez-vous. Elle est ardue. Elle est même davantage compliquée au Québec qu’en Ontario. C’est quand même ironique car le Québec dit prioriser des immigrants qui maîtrisent la langue française», s’étonne-t-elle. 

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«Pour avoir accès à la résidence permanente, les Français doivent travailler durant deux comme salarié et non comme travailleur autonome. Pourtant en France, on nous bombarde d’information disant que l’immigration est facile», dit celle qui cumulait des contrats comme travailleuse autonome. 

Pour poursuivre ses démarches, Allison ne peut actuellement pas quitter le territoire canadien, et elle attend toujours sa résidence permanente. Après un an à n’avoir pas pu travailler, elle vient cependant tout juste d’obtenir son permis de travail et peut enfin se remettre au boulot.  

Compter sur sa communauté pour survivre 

En janvier dernier, Jean-Claude*, sa femme et sa fille sont arrivés à Montréal, après un périple les ayant menés de Haïti au Chili, en passant par les États-Unis. La famille rêvait du Canada et a fait la demande de statut de réfugié. Comme il s’exprime parfaitement en français (en plus de maîtriser l’espagnol et l’anglais), Jean-Claude rêvait d’une vie meilleure.  

«Lorsque je suis arrivé, je n’étais pas en droit d’être sur le territoire canadien. Mais, j’ai fait une demande d’asile pour pouvoir rester. Le gouvernement canadien nous donnait une allocation pour demandeurs d’asile de 1250$ pour se trouver une chambre ou un appartement», raconte le père de famille de 42 ans.  

Rapidement, Jean-Claude a voulu travailler, car il s’est rendu compte que l’allocation de 1250$ n’était pas suffisante: après un loyer de 900$ à payer, les factures d’électricité, de chauffage et le panier d’épicerie, il ne restait plus rien.  

Mais il n’avait pas encore de permis de travail. Durant plusieurs mois, Jean-Claude et sa famille ont donc dû compter sur le soutien de la communauté haïtienne pour joindre les deux bouts. 

Au début du mois d’octobre, après 9 mois d’attente, le quarantenaire a enfin reçu son permis de travail et les papiers de sa fille. Cette bonne nouvelle lui a permis de souffler un peu, car il peut maintenant travailler, et sa fille, qui a perdu une année scolaire, peut retourner sur les bancs d’école. 

Sa femme est toujours en attente de son permis de travail. En attendant, elle s’est inscrite à un cours en ligne pour devenir préposée aux bénéficiaires.  

«Bien que les ressources soient limitées et que le salaire soit minime, ça ne me fait rien. Je suis juste content d’être ici», énonce-t-il cependant avec un sourire dans la voix. 

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Impossible de travailler avant le début de la session 

En août dernier, Marie*, une infirmière de formation, est arrivée au Québec en provenance de Haïti, avec un visa étudiant en main pour entamer des études en pharmacologie à l’Université de Sherbrooke. 

«Après plusieurs adaptations à faire, j’ai voulu changer de programme pour obtenir un baccalauréat en sciences infirmières, mais mes études d’infirmière en Haïti ne sont pas reconnues», raconte la femme de 34 ans. 

Elle s’est donc inscrite au Collège Ellis, à Montréal, pour faire une technique en soins infirmiers.  

Le hic, c’est que tant que l’établissement n’accepte pas sa demande et qu’elle n’entame pas ses études, elle n’a pas le droit de travailler.  

«C’est la politique de l’État. Je dois en plus fournir des preuves de capacité financière pour payer mes études qui coûtent environ 22 000$ et une preuve d’assurance maladie qui me coûte 900$. Il faut vraiment avoir les moyens pour venir étudier au Québec», constate la femme, qui s’exprime parfaitement en français.  

«J’ai donc l’intention de commencer mes études au mois de janvier. En attendant, je ne peux pas travailler, ni apporter un certain support à ma fille que j’ai laissée avec ma mère en Haïti», confie-t-elle.   

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Heureusement, il existe des solutions : on en explore ici avec des spécialistes.

*Noms fictifs. Ces personnes ont accepté de nous parler sous le couvert de l’anonymat, de peur que leur témoignage entrave leurs démarches de recherche d’emploi.