Pour le reste de l'année, les Québécoises vont travailler «gratuitement» en raison de l’iniquité salariale | 24 heures
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Pour le reste de l'année, les Québécoises vont travailler «gratuitement» en raison de l’iniquité salariale

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Photomontage: Marilyne Houde

Depuis le 27 novembre et pour le reste de l'année, les Québécoises travaillent gratuitement. Elles ont gagné près de 91% du taux horaire de leurs collègues masculins en 2021, révèle l'Institut de la statistique du Québec. Et malgré les avancées, les inégalités persistent: l’écart salarial entre les hommes et les femmes s’est creusé par rapport à 2020.  

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L’adoption de la Loi sur l’équité salariale en 1996 a permis de rattraper l’écart salarial entre les hommes et les femmes. En 1998, elles gagnaient en moyenne 83% du taux horaire des hommes. Près d’un quart de siècle plus tard, ce ratio s’établit à 90,8% selon les données diffusées par l'Institut de la statistique du Québec, lundi. 

La rémunération horaire moyenne des femmes est aujourd’hui de 27,39$ et celle des hommes, de 30,16$.

Il reste tout de même beaucoup de travail à faire pour atteindre la véritable égalité salariale, selon la chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) Ève-Lyne Couturier. À ce rythme, il faudra 50 ans pour y parvenir. 

Et les avancées ne sont pas équivalentes dans tous les secteurs. L'écart s'est davantage rétréci dans les domaines comme la gestion ou les finances, tandis que d’autres, comme l’enseignement ou les ressources naturelles et agricoles, accusent toujours un important retard. 

Institut de la statistique du Québec

Autre fait important selon la chercheuse: le ratio s'est dégradé par rapport à 2020 où il atteignait 92%. L’an dernier, les femmes ont commencé à travailler «gratuitement» à partir du 1er décembre plutôt que le 27 novembre.  

«Quand on fait des enquêtes sur l’écart salarial entre les hommes et les femmes, il y a toujours une part qui demeure inexpliquée. C’est là qu’on se rend compte qu’il y a encore du sexisme», signale Mme Couturier.  

Pourquoi l’écart salarial se creuse-t-il? 

Ce recul s’explique notamment par la pandémie. 

 La COVID-19 a eu un impact «inédit» sur l’emploi des femmes qui ne s’est toujours pas résorbé, révélait un rapport de l’Observatoire québécois des inégalités publié à la mi-septembre. 

 «La reprise économique pendant la crise sanitaire a été à l’avantage des hommes. Ils se sont retrouvés des emplois plus rapidement et mieux rémunérés, tandis que les femmes sont plus nombreuses à être restées au chômage», explique Mme Couturier. 

Avec la fermeture des services de garde et des écoles, beaucoup d’entre elles ont dû quitter leur travail pour s’occuper des enfants. Et comme les tâches domestiques sont encore bien souvent l’affaire des femmes, rappelle la chercheuse, la pénurie de places en garderie — autant dans les centres de la petite enfance (CPE) que les garderies privées — a contraint certaines d’entre elles à retarder leur retour sur le marché de l’emploi.  

Elles consacraient en effet sept heures de plus par semaine que les hommes à accomplir des «activités domestiques» aussi appelées «travail non rémunéré», selon l’Institut de la statistique du Québec. 

C’est par ailleurs ce qui explique l’écart encore plus grand entre la rémunération hebdomadaire des hommes et des femmes. Les Québécoises ne touchent en moyenne que 82,3% du salaire hebdomadaire de leurs collègues masculins entre autres parce qu’elles travaillent généralement moins d’heures.  

«Oui, les femmes travaillent plus à temps partiel que les hommes, mais pour nous, ce n’est pas volontaire», commente la directrice générale du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT), Yasmina Drissi. «C’est la structure de la société qui l‘exige. C’est un enjeu de conciliation travail-famille.» 

Trois mesures pour rattraper le retard 

Des politiques publiques 

«Le problème du travail non rémunéré fait en sorte que les femmes choisissent davantage des emplois leur permettant de prendre cette charge supplémentaire sur leurs épaules. Ces emplois sont souvent moins bien rémunérés», indique Ève-Lyne Couturier. 

«On ne travaille pas dans l’industrie du jeu vidéo 10 heures par semaine», lance-t-elle comme exemple.  

Le gouvernement pourrait ainsi accélérer l’égalité salariale par différentes politiques publiques comme en augmentant par exemple le nombre de places en CPE. 

Certaines mesures existantes, comme le congé de parentalité divisé entre les deux membres du couple, favorisent aussi l’atteinte de l’égalité. 

 «Il a été démontré que lorsqu’un homme prend sa part du congé de parentalité ou qu’il le prend entièrement, ça change la répartition des tâches domestiques notamment dans les soins apportés aux enfants, fait valoir la chercheuse. Et l’effet est persistant, ce n’est pas juste pendant le congé.» 

 Transparence salariale 

La directrice générale du CIAFT, Yasmina Drissi, croit qu’une loi sur la transparence salariale pourrait réduire l’écart de richesse entre les hommes et les femmes. Le fait de ne pas divulguer les salaires dans une même entreprise permet en effet aux employeurs de cacher les écarts salariaux injustifiés. 

«Dans les secteurs syndiqués où une échelle fixe est en place, l’écart salarial entre les hommes et les femmes est de 4%, illustre-t-elle. On est beaucoup plus bas que le 9% au Québec.» 

 Revoir la Loi sur l’équité salariale 

 Malgré les nombreux gains depuis son adoption il y a 26 ans, cette loi n’est pas « parfaite», estiment les expertes. Des lacunes persistent et doivent être corrigées par le gouvernement. 

«Seuls les emplois équivalents à prédominance féminine ou masculine sont comparés au sein d’une même entreprise, comme les secrétaires et les concierges», précise Mme Couturier. 

 La Loi sur l’équité salariale n’est pas appliquée dans les emplois mixtes puisqu’ils ne sont pas considérés comme des vecteurs de discrimination, ce que la chercheuse conteste. 

 Elle cite l’exemple des employés de l’État. «Le salaire d’un employé d’Hydro-Québec est plus élevé que celui pour un poste aux exigences similaires en éducation, dit-elle. L’écart est encore marqué dans les domaines à prédominance féminins.»