«J'étais à son service»: le contrôle coercitif, la cage invisible de la violence conjugale | 24 heures
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«J'étais à son service»: le contrôle coercitif, la cage invisible de la violence conjugale

Image principale de l'article Témoignage: être au service d'un conjoint violent
Illustration Marilyne Houde

Attention: cet article comporte des mentions de cas de violences à caractère sexuel et conjugal qui peuvent choquer.

La violence conjugale ne se limite pas qu’aux coups. Lorsqu’un conjoint domine totalement le quotidien de sa partenaire*, c’est aussi de la violence conjugale. C’est ce qu’on appelle le contrôle coercitif. Insidieux et souvent peu visible, ce type de violence provoque des dommages qui sont souvent plus difficiles à guérir que des bleus. Une survivante se confie.

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«Ma vie devait tourner autour de lui et j’étais à son service. C’était comme avoir une chaîne au pied», raconte Brigitte Méthot. 

Mais même si elle a vécu plusieurs années avec un homme contrôlant, elle a mis des années à reconnaître que ce qu’elle vivait, c’était de la violence conjugale. «Je me disais que ce n’était pas si mal, qu’il ne me frappait pas», explique-t-elle. 

Un continuum de violence

La présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale (RMFVVC), Annick Brazeau, décrit le contrôle coercitif comme «des microagressions répétitives qui ont l’air anodines lorsqu’on les considère de manière isolée, mais qui, mises ensemble, assurent une domination sur la victime». 

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Le contrôle coercitif englobe une multitude de stratégies: la surveillance, les menaces, la violence sexuelle, économique et physique, l’isolement, le harcèlement, le détournement cognitif, l’humiliation, le blâme, le contrôle des technologies. 

Ce contrôle, qui touche toutes les sphères de la vie quotidienne, prive la personne de sa liberté et de ses droits fondamentaux. Il s’installe généralement de manière insidieuse et progressive.  

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Répondre à tous ses besoins... tout le temps 

«Quand je l’ai rencontré, il m’avait l’air d’un homme charmant et serviable. Quand j’ai eu des difficultés financières, il m’a invité à vivre chez lui. Je n’avais qu’à m’occuper de l’entretien de la maison en échange», se rappelle Brigitte Méthot. 

Mais plus le temps avançait, plus son conjoint devenait contrôlant et menaçant. 

«Il m’envoyait des textos continuellement pour savoir ce que je faisais. Si je ne faisais rien, il m’ordonnait de faire plus de tâches ménagères. Si ce n’était pas à son goût, c’était la crise. Il y a des jours où je n’avais pas le temps de prendre une douche», confie-t-elle. 

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«Selon sa vision, c’était lui le pourvoyeur de la famille, donc je lui devais de répondre à tous ses besoins. Ça incluait ses besoins sexuels; la violence sexuelle était constante», poursuit-elle. Et lorsqu’elle lui tenait tête, il la menaçait: «Il disait qu’il allait me faire tuer et je pense qu’il l’aurait fait.»

Le jour où elle s’est décidée à partir, Brigitte Méthot se souvient avoir eu peur pour sa vie: «Je pensais que j’allais mourir ce soir-là. Il est comme devenu fou et a été extrêmement violent.»

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«Je n’existais plus»

Encore aujourd'hui, Brigitte Méthot vit avec les conséquences de la violence qu’elle a subie.  

«J’ai du stress post-traumatique. Maintenant, j’ai de la difficulté à gérer la pression, je fais des insomnies, j’ai des trous de mémoire et des troubles de la concentration. Ça va de mieux en mieux, mais j’ai longtemps été comme un animal au fond de sa cage et j’avais peur de tout», se désole-t-elle.

Elle estime aussi que ces années de contrôle ont détruit son individualité. 

«Je n’existais plus. Je ne savais plus ce que j’aimais manger, ce que j’aimais porter. Ça faisait des années que je n’avais plus de rêves ou d’aspirations», regrette-t-elle.  

Il faut savoir que lorsqu’une personne est victime de contrôle coercitif, elle en vient souvent à changer ses comportements pour éviter les représailles et les crises. C’est ce qui rend ce type de violence si difficile à détecter. 

«Elle [la victime] est en prison, mais personne ne voit la cage», résume Annick Brazeau. 

«Le mieux on définit cette violence, le plus on sauve de vies»

À l’occasion des 12 jours d’action contre les violences faites aux femmes, le RMFVVC souhaite justement mieux faire connaître ce phénomène pour qu’il soit plus facilement reconnaissable. «Le mieux on définit cette violence, le plus on sauve de vies», insiste Annick Brazeau. 

Si les policiers, les travailleurs de première ligne et l’entourage des victimes sont plus au courant des manifestations et de la dangerosité du contrôle coercitif, ils seront mieux outillés pour agir à temps.  

«Les femmes se voient rarement comme des victimes à cause d’une vision étroite de la violence conjugale, mais aussi parce que leur conjoint installe le doute dans leur tête et les blâme pour la situation», précise la présidente du RMFVVC. 

Une définition plus élargie de la violence conjugale permettrait finalement à plus de femmes de s'y reconnaître et d'aller chercher de l’aide, croit-elle. 

«Si j’avais su que ça existait, le contrôle coercitif, je pense qu’une cloche aurait sonné pour moi. Quand j’ai appris ce que c’était, ça m’a beaucoup soulagée. Ça a mis les mots sur ce que je vivais et que j’avais raison d’avoir peur, que ce n’était pas juste dans ma tête», conclut Brigitte Méthot. 

Des chiffres qui parlent 

  • 40% des hommes qui ont tué leur conjointe l’ont fait sans qu’aucune violence physique n’ait été signalée au préalable, selon une étude australienne. 
  • Dans 92% des cas, une victime de meurtre conjugal subissait un contrôle coercitif avant d’être tuée, révèle une étude britannique. 
  • 49% des meurtres conjugaux surviennent dans les deux mois suivant la séparation, 32% dans les deux à six mois et 19% plus d’un an après, selon un rapport des services de police de la Colombie-Britannique.

Besoin d’aide?

SOS violence conjugale

  • 1 800 363-9010

Trouver une maison d’hébergement: https://maisons-femmes.qc.ca/maisons-membres/


*Le masculin et le féminin sont utilisés consciemment dans ce texte pour désigner les auteurs de violences et les victimes, afin de rendre compte de la réalité. Au Canada, 79% des actes de violence entre partenaires intimes signalés sont commis par des hommes envers des femmes. Cependant, il est possible que le contrôle coercitif soit présent dans des relations homosexuelles ou qu'il soit mis en place par une femme envers un homme.