Pour prévenir le gaspillage, faut-il taxer l’eau, comme le fait la Belgique? | 24 heures
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Pour prévenir le gaspillage, faut-il taxer l’eau, comme le fait la Belgique?

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Photomontage Marilyne Houde

Les changements climatiques mettent à risque les réserves québécoises d’eau potable, avertissent les experts d’Ouranos. Taxer l’or bleu, comme le fait la Belgique, serait-il la solution pour réduire le gaspillage et la surconsommation? Des experts débattent de la question.

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Le Québec possède 3% des réserves mondiales d’eau douce. Ce qui nous semblait être une ressource inépuisable se voit pourtant menacé par les changements climatiques au cours des prochaines décennies, détaille le consortium scientifique Ouranos dans le rapport Perspective Régionales 2020-2022, publié en août dernier.

On observe d’ailleurs le phénomène aux États-Unis, où le fleuve Colorado, qui fournit de l’eau à 40 millions de personnes, traverse un épisode de sécheresse historique lié au réchauffement du climat. Résultats: des restrictions d’utilisation de l’eau sont imposées dans sept États qui dépendent du bassin. Plusieurs experts craignent que des conflits en lien avec l’approvisionnement en eau émergent dans les prochaines années.

Pour éviter d’en arriver là, la Belgique a opté pour la taxe sur l’eau. Pourrait-on l’implanter ici?

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Chez nous, Eau Secours est fermement opposé à la tarification résidentielle de l’eau, car il considère le système inefficace, inefficient et inéquitable, explique Rebecca Pétrin, directrice générale de l’organisme à but non lucratif, dont la mission est de promouvoir la gestion responsable de l’eau. 

La consommation d’eau potable des Québécois s’élève à environ 400 litres par personne par jour, en moyenne. Mais ça inclut les fuites d’aqueduc, précise Rebecca Pétrin.

En Belgique, où la consommation résidentielle d’eau est tarifée, les habitants utilisent environ 90 litres d’eau par jour au domicile. Cela monte à 129 litres en incluant les fuites dans le réseau.

Pour Aquawal, l’union professionnelle des opérateurs publics du cycle de l’eau en Wallonie, dans le sud de la Belgique, c’est la preuve que la tarification fonctionne. «Ce qui est gratuit n’a pas de valeur, et est donc destiné à être gaspillé», alerte Cédric Prevedello, conseiller scientifique à Aquawal. 

Une baisse de consommation soutenue

Selon Mme Pétrin, faire payer l’eau à la maison ne permettrait pas de réduire son gaspillage. «Lorsque les citoyens prennent l’habitude de payer pour l’eau, ils n’ont plus le réflexe d’économiser l’eau comme dans les premières années», affirme-t-elle. 

Elle cite les résultats d’une analyse du Groupe de recherche sur l’innovation municipale de 2021. On peut notamment y lire que «dans le cas des ménages, les compteurs sont singulièrement peu efficaces pour réduire la consommation: c’est peine perdue». La cause serait que la consommation de l’eau ne serait pas sensible au prix de celle-ci.

Pour M. Prevedello, les faits belges démontrent plutôt le contraire, bien qu’il suspecte également une meilleure conscience environnementale de la valeur de l’eau en Europe. Il avertit que la réduction de la consommation d’eau est progressive dans le temps, pour autant que le prix soit incitatif et non pas symbolique. 

Prenant l’exemple belge, le conseiller scientifique explique que la mise en place d’une taxe sur les eaux usées domestiques dans les années 1990 a fait passer le prix de l’eau de 0,4€/m3 d’eau à plus de 0,8€/m3

«À partir de ce moment, la consommation d’eau a commencé à diminuer d’année en année», fait-il valoir.

Photo d'archives

Depuis l’adoption d’une directive européenne sur l’eau en 2000, faisant passer le prix de l’eau à 5,50€ par m3, soit 550€ par an pour un ménage de quatre personnes, la baisse de la consommation de l’eau s’est accélérée, témoigne M. Prevedello.

Pour réduire leur consommation, les Belges optent pour la collecte de l’eau de pluie ou encore l’installation de chasse d’eau à deux boutons, par exemple. Pour Mme Pétrin, ce sont toutes des solutions que l’on peut implanter au Québec pour économiser l’eau sans pour autant en taxer la consommation.

Régler les problèmes de fuites d’abord

Mme Pétrin ajoute que le gaspillage d’eau est en grande partie attribuable aux fuites des nombreux aqueducs en mauvais état, leur réparation devrait donc être le chantier prioritaire pour réduire le gaspillage de l’eau. La Ville de Montréal a d’ailleurs rénové son réseau d’aqueduc ces dernières années, faisant passer le pourcentage global de perte d’eau de 30% en 2014 à 26% en 2020.

À défaut d’augmenter les impôts, un geste qui aurait été impopulaire, la taxe belge sur les eaux usées a d’abord été implantée pour financer le réseau d’égout et les stations d’épuration – en plus de leur entretien –, plutôt que pour diminuer la consommation d’eau, précise M. Prevedello.

«Sinon, l’État n’avait pas les moyens de le faire», ajoute-t-il.

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Il croit donc que la réflexion de Mme Pétrin «est exactement ce qu’on a vécu dans les années 1990, en Belgique. L’État ne réparait pas ses aqueducs car il n’avait pas les moyens de le faire. En mettant une facture sur l’eau, on a pu investir, ce qui a amélioré l’environnement, la biodiversité et même le tourisme».

Il pense donc que «s’il y avait une facturation de l’eau au Québec, les pouvoirs publics auraient les moyens de remplacer ses aqueducs et cela créerait un cercle vertueux». 

Un fardeau financier supplémentaire

Faire payer l’eau mettrait un fardeau financier de plus sur le dos des ménages, en particulier les plus pauvres qui consomment pourtant généralement moins de ressources, avertit Rebecca Pétrin. 

M. Prevedello explique qu’en général, le prix de l’eau représente 1% des revenus des ménages belges, «c’est donc loin d’être inabordable pour la majorité des gens». 

Toutefois, «l’OCDE considère que l’eau est financièrement inabordable lorsqu’elle dépasse 3% du revenu», ce qui est le cas pour environ 6% des ménages belges. Des programmes d’aide existent pour venir à ceux qui vivent de la «précarité hydrique» en Belgique, financés grâce à une contribution solidaire ajoutée à la facture d’eau de chaque habitant. 

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