Quand crystal meth rime avec sexe: 6 anciens adeptes du «chemsex» se confient | 24 heures
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Quand crystal meth rime avec sexe: 6 anciens adeptes du «chemsex» se confient

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Jamais Maxime* n’aurait pensé devenir un jour toxicomane. L’homme dans la fin trentaine que nous rencontrons dans un café à Montréal n’a effectivement pas le profil de l’emploi: issu d’une «bonne famille», il occupe un poste haut placé dans la fonction publique fédérale.

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«Je suis un gars qui réussit bien, j’ai une excellente job, ma carrière va bien. Je suis propriétaire d’un condo, je fais un très bon salaire. Puis, moi, dans ma tête, un addict, c’est tout sauf ça», nous confie celui qui a mis du temps à reconnaître son problème de consommation.

Pourtant, Maxime a bel et bien été toxicomane. Pendant des années, lors de rapports sexuels, il consommait régulièrement du crystal meth. Il pratiquait le chemsex

Le chemsex, c’est l’usage de drogues, la plupart du temps du crystal meth, mais aussi du GHB ou de la kétamine, lors de relations sexuelles, la plupart du temps entre hommes. Pour mieux comprendre le phénomène, 24 heures s’est entretenu avec six hommes qui ont été adeptes – ou qui le sont toujours – de cette pratique sexuelle méconnue et potentiellement dangereuse. 

«J’ai adoré consommer. Si je n’avais pas aimé le crystal, j’aurais arrêté tout de suite. J’ai eu des trips de cul extraordinaires, que je qualifierais de 50/10. Des orgasmes d’une puissance incroyable», raconte Maxime. 

Photomontage Marilyne Houde

Le crystal meth, que certains surnomment Tina, est la déclinaison réputée la plus «pure» de la métamphétamine, un des psychostimulants les plus puissants et les plus addictifs au monde. Cette drogue peut être reniflée ou encore chauffée pour ensuite être fumée ou injectée.

Pour Maxime, consommer cette drogue lui permettait d’augmenter son plaisir sexuel. 

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«Le crystal t’amène à te désinhiber totalement, fait que tu es prêt à essayer plein de choses qu’au départ tu n’avais pas envie de faire», explique-t-il, tout en admettant avoir depuis toujours un intérêt pour les pratiques sexuelles plus marginales, mais avoir honte de les expérimenter à jeun. 

Parmi les pratiques qu’il a uniquement osé essayer sous influence, il y a le fisting, soit le fait de pénétrer un anus avec son poing. 

Photomontage Marilyne Houde

Mais la consommation de crystal vient aussi avec une traînée d’effets néfastes.

«À la fin, je n’avais plus de patience pour rien. Je dormais en moyenne trois heures par nuit, mais je faisais des séries de quatre ou cinq jours sans dormir pour consommer. J’étais devenu vraiment irritable et fucking déplaisant», admet Maxime.

Un phénomène à la hausse... et banalisé

Déjà en 2017, 8% des hommes montréalais ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes avaient indiqué avoir consommé du crystal meth au cours des six mois précédents et 12%, du GHB, selon une étude de la Santé publique. 

Depuis, le phénomène a pris de l’ampleur. Même que la majorité des experts et utilisateurs rencontrés par 24 heures s’entendent pour dire que le chemsex est devenu banalisé dans certains milieux de la communauté gaie montréalaise.

C'est le cas dans les saunas gais, des lieux de rencontres pour baiser. 

«[Quand tu entres dans un sauna], ça sent le crystal [...]. C’est répandu», assure Mathieu Gagnon Mailhot, intervenant chez RÉZO, un organisme qui intervient notamment dans les saunas pour faire du dépistage et de l’intervention psychosociale auprès de la clientèle.

Mathieu Gagnon Mailhot, intervenant chez RÉZO

Photo Julien Bouthillier

Mathieu Gagnon Mailhot, intervenant chez RÉZO

C’est d’ailleurs dans un sauna qu’Alain*, 56 ans, a consommé du crystal meth pour la première fois.

«À partir du moment où t’es identifié par les toxicomanes, quand tu entres dans le sauna, ils se dirigent tous vers toi pour t’en offrir, en partager ou t’en demander», explique celui qui pouvait parfois consommer du crystal meth pendant 24 à 48 heures avant de sombrer dans un down d’une semaine. 

«Je regrette tous les partenaires que j’ai eus sur la Tina, sans exception. Je fuyais dans la drogue ma grande souffrance et j’espérais être aimé avec des personnes qui ne m’aimaient pas, qui étaient gelées et qui étaient juste excitées par une drogue. J’étais l’objet de leur assouvissement», insiste-t-il. 

Le problème du consentement

Bien que certaines personnes rencontrées pour ce reportage assurent ne pas regretter les expériences sexuelles qu’elles ont eu lorsqu'elles étaient intoxiquées, Alain n’est pas le seul à ressentir de tels remords. 

Un chose est sûre d’ailleurs: lorsque quelqu’un consomme des substances qui altèrent son état, ça vient nécessairement effriter sa capacité à donner son consentement.

«[Le crystal], c’est une drogue qui est très utile pour les prédateurs. Si tu es une personne qui est peu séduisante, qui est riche, qui a de cette drogue-là, tu peux vraiment accrocher n’importe qui, parce qu'un coup que tu as fumé, tu dis oui à n’importe qui», déplore Alain. 

«Le chemsex, ça va beaucoup avec la culture du viol», affirme pour sa part la Dre Marie-Ève Morin, une médecin de famille qui travaille dans le domaine des dépendances et qui traite des patients qui prennent part au chemsex.

La Dre Marie-Ève Morin, médecin de famille œuvrant en santé mentale et en dépendance à la clinique médicale La Licorne.

Photo le Journal de Montréal, Pierre-Paul Poulin

La Dre Marie-Ève Morin, médecin de famille œuvrant en santé mentale et en dépendance à la clinique médicale La Licorne.

«Quand tu as pris une fiole de GHB [ou du crystal meth], il est où le consentement? Il faut le donner avant. Mais ce n’est pas tout le monde qui fait ça, de donner son consentement avant de prendre une drogue», poursuit-elle.

La loi prévoit que le consentement doit demeurer tout au long de l’activité sexuelle. Une personne qui aurait consenti à une certaine activité avant de consommer une drogue pourrait le retirer à n'importe quel moment pendant l’acte. Mais si cette personne est hautement intoxiquée, il y a fort à parier qu'elle ne sera pas en état de le faire. C’est notamment ce qui pose problème avec le chemsex

L’amplificateur: les applications

Sur Grindr et Scruff, deux applications de rencontres gaies reconnues pour favoriser les relations sexuelles d’un soir, c'est très facile de trouver des adeptes du chemsex, qui peuvent se reconnaître entre eux grâce à des codes. 

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L’acronyme PNP, par exemple, signifie party and play, soit «fête et jeu», en référence à la pratique du chemsex. Certains utilisateurs peuvent également parsemer leur profil de «T» majuscule dans certains mots pour signifier leur intérêt pour la Tina. 

Mario*, un homme en début de soixantaine, qui consomme encore, utilise ces réseaux de rencontre pour trouver des partenaires qui veulent faire du chemsex avec lui. 

«C’est même rendu hyper accepté [le crystal meth sur les applications], [...] dans le sens que ça fait partie de la game, confirme-t-il. Souvent, sur les applications, on va te demander : "Salut! Ça va?", "Top ou bottom?", PNP?". C’est la troisième question qui arrive.»

Photomontage Marilyne Houde

Martin* en sait quelque chose. Lorsqu’il consommait, il était toujours à la recherche de sexualité et utilisait Grindr pour trouver des partenaires. Lorsqu’il était intoxiqué, il passait d’ailleurs rarement la nuit avec un seul partenaire, nous confie-t-il. 

«On est toujours sur notre cellulaire en train de chercher une autre personne. Une autre personne pour se joindre [à nous] ou une prochaine personne [chez qui aller], si ça commence à être plate», raconte-t-il. 

Des consommateurs peuvent ainsi passer d’un sex party à l’autre au cours d’une même nuit. «Trois, quatre, cinq [gars à la fois], ça rentre, ça sort!», illustre-t-il.

Manque de sensibilisation

Il y a aussi des personnes qui se retrouvent dans ces soirées et qui essaient du crystal meth ou une drogue pour la première fois, sans trop savoir ce qu’ils consomment. 

C’est le cas d'un homme trans, ex-consommateur de crystal meth, à qui nous avons parlé. La première fois qu’il a consommé de la Tina, il ne savait pas de quelle drogue il s’agissait. Il est d'ailleurs loin d’être le seul à qui c’est arrivé, avance-t-il. 

Photo Étienne Brière; Photomontage Marilyne Houde

Aujourd’hui intervenant de proximité auprès des clientèles qui pratiquent le chemsex pour ACCM Montréal, un organisme spécialisé en santé sexuelle, il souhaite plus de sensibilisation sur ce qu’est le chemsex et les risques qui y sont associés.

L’après: se réapproprier sa sexualité après le chemsex

Arrêter le crystal, c’est difficile, selon la plupart des gens à qui nous avons parlé.

D’abord, il faut savoir que cette drogue, dont les effets peuvent causer la mort, est parmi les plus addictives au monde. Pas facile, donc, pour quiconque qui en est dépendant, de s’en sortir. 

Photomontage Marilyne Houde

Pour les personnes qui pratiquent le chemsex, arrêter de consommer du crystal meth peut toutefois être encore plus compliqué, parce que la consommation de cette drogue est directement liée à leur sexualité. Pour les anciens consommateurs, un simple rappel de leur vie sexuelle d'avant – et du plaisir qui pouvait y être associé – peut donc risquer de les faire rechuter. 

C’est pourquoi les accessoires sexuels et les applications de rencontre se retrouvent sur la liste des choses à éviter lorsqu’on est en sevrage. Cette liste, Jonathan Bacon, qui coordonne des interventions en matière de chemsex à la clinique médicale L'Actuel, la remet à tous ses patients qui veulent arrêter de consommer. 

Jonathan Bacon, coordonnateur des opérations, interventions et partenariats communautaires à la Clinique médicale L'Actuel

Photo Julien Bouthillier

Jonathan Bacon, coordonnateur des opérations, interventions et partenariats communautaires à la Clinique médicale L'Actuel

«C’est un arrêt qui est difficile, la première semaine, tu feeles comme de la marde [...]. Je trouve ça super important d’expliquer à la personne comment elle risque de se sentir», explique M. Bacon.

Pour Angelo*, arrêter le crystal a été d’autant plus difficile, parce qu'il en consommait avec son ex-conjoint. 

«On finissait toujours par rechuter. Même si on avait deux ou trois mois de sobriété, il y en a toujours un qui va finir par inciter l’autre à consommer puis à vouloir avoir du sexe avec la substance», explique celui qui s’est finalement débarrassé de sa dépendance.

Six mois après avoir tourné le dos au chemsex, il apprend toujours à se réapproprier sa sexualité. C’est un combat de tous les instants. 

«C’est de réapprendre à être en connexion avec quelqu’un d’autre [qui est] sobre et éventuellement avoir du plaisir et avoir une belle vie sexuelle», mentionne-t-il. 

Pour éviter les tentations, certains ex-consommateurs de crystal meth, comme Alain, choisissent même de devenir abstinents. «Je n’ai plus de relations sexuelles du tout, depuis un an et demi», confie-t-il. 

Il préfère se priver de sexe plutôt que de risquer de se retrouver dans une situation qui le ferait retomber dans son ancienne vie.

*Les prénoms de plusieurs intervenants ont été changés pour préserver leur anonymat.

SI VOUS AVEZ BESOIN D’AIDE 

Ressources 24/7 adaptées à la réalité du chemsex

Urgence-dépendance

  • 514 288-1515

Drogues, aide et références

  • 1 800-265-2626

Interligne

Ces organismes offrent des programmes spécialisés en chemsex 

ACCM (Programme ImpakT)

REZO

Clinique L’Actuel

  • 514 524-1001