Des victimes présumées de Julien Lacroix ne regrettent pas leur dénonciation | 24 heures
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Des victimes présumées de Julien Lacroix ne regrettent pas leur dénonciation

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Photo Agence QMI, Mario Beauregard

Des femmes qui ont accusé l’humoriste Julien Lacroix d’agression et d’inconduite sexuelles il y a deux ans et demi ne regrettent pas de l’avoir dénoncé et maintiennent que leur témoignage reste tout aussi valide et important qu’il l’était à l’été 2020.  

«Nous ne rétractons pas nos dénonciations d’agressions et d’inconduites sexuelles», peut-on lire dans une lettre conjointe envoyée à 24 heures. «Nous sommes solidaires avec celles qui regrettent, parce qu’elles ont le droit de définir les termes de leur propre expérience. Toutefois, nous considérons notre partage tout aussi valide et important qu’à l’été 2020.»   

Le quotidien Le Devoir publiait en juillet 2020 les témoignages de neuf victimes présumées de Julien Lacroix, qu'elles accusaient d’agression et d’inconduite sexuelles.  

Deux ans plus tard, en novembre dernier, La Presse a voulu revenir sur cette affaire et rendre compte des «dommages collatéraux» causés par les dénonciations publiques. Dans un reportage et une série balado du 98,5 FM, deux de ces femmes ont confié regretter d’avoir dénoncé l’humoriste. On y apprend qu’elles ne se sont jamais considérées comme des victimes. 

D’autres qui ont dénoncé l’humoriste en 2020 maintiennent toutefois leur version des faits. Elles n’avaient toujours pas réagi au reportage de La Presse et du 98,5 FM. 

Lettre conjointe

Les femmes derrière la lettre ont décidé d’unir leur voix «pour tenter de rééquilibrer le discours», ont-elles confié à 24 heures. Elles refusent de dévoiler leur nombre pour éviter le plus possible d'être retracées, précisent-elles. 

L'identité des signataires a tout de même été vérifiée et confirmée par 24 heures

«On avait peur que notre silence soit vu comme des regrets, comme si toutes les personnes qui ont dénoncé Julien Lacroix dans l’article du Devoir en 2020 regrettaient de l’avoir fait et se rétractaient», explique une de ces victimes présumées qui a requis l’anonymat. 

«Avec son retour, ça faisait plusieurs fois qu’on avait la volonté d’écrire une lettre, mais qu’on ne le faisait jamais», poursuit-elle. «On a participé à plusieurs entrevues, chacune de notre côté, mais beaucoup de nos témoignages ont soit été tronqués ou utilisés hors contexte, comme c’est le cas dans l’article de La Presse. Cette lettre, c’est notre parole entière.» 

Elle souligne par ailleurs qu’il s’agit de leur «dernière contribution» à l’affaire Julien Lacroix, pour le moment du moins. 

«On ne veut plus donner d’entrevue à des journalistes», lance la jeune femme au bout du fil. 

La cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles, Mélanie Lemay, affirme avoir rarement vu des victimes présumées aussi «traumatisées» par un traitement médiatique. 

«L’article qui est paru dans La Presse, pour elles, c’était une deuxième agression. Elles sont unanimes là-dessus. Elles sont tétanisées par tout le showbiz derrière leur dénonciation. Elles voient qu’il y a un rapport de force qui est à l’œuvre qui les dépasse complètement», explique celle qui complète actuellement un doctorat en sociologie. 

Le processus «typique» d’une victime qui dénonce 

Dans un article sur les impacts du reportage de La Presse et du 98,5 FM sur le mouvement de dénonciation publié dans le 24 heures, le 17 novembre dernier, la juriste Rachel Chagnon évoque les images très stéréotypées des agresseurs et des victimes. 

• À lire aussi: Quels impacts aura le reportage de La Presse et le 98,5 FM sur le mouvement de dénonciations?

«Un agresseur, c’est un monstre, une victime, c’est une femme qui se fait agresser par un inconnu dans une ruelle [et] qui reste totalement traumatisée. Ces visions exagérées font que très peu de victimes et d’agresseurs correspondent à l’étiquette. Ça peut expliquer pourquoi certaines personnes ont du mal à s’afficher comme tels», suggérait la professeure de droit à l’UQAM. 

Après avoir vécu les répercussions de leur dénonciation — surtout si elle est publique et vise une personnalité connue —, certaines personnes souhaitent ainsi se distancier de l’étiquette de victime, comme l’a révélé l’article de La Presse en novembre dernier. 

Deux des victimes présumées de Julien Lacroix ont carrément confié regretter de l’avoir dénoncé. Une autre a mentionné ne jamais avoir voulu que l'humoriste soit banni de l’espace public ou qu’il reçoive des menaces, sans toutefois rétracter ses accusations d’agression sexuelle. 

«Le fait que les victimes [de Julien Lacroix] ne soient pas toutes d’accord entre elles illustre bien la complexité du phénomène de dénonciations publiques», prévient Sandrine Ricci, sociologue spécialiste de l’étude des violences sexuelles et membre de l'Institut de recherche et d’études féministes à l’UQÀM.  

«Il n’y a pas de parcours typique de dénonciation, que ce soit sur les réseaux sociaux, dans la sphère médiatique ou dans le système judiciaire», précise l’experte. «Mais on peut affirmer que ce n’est pas un processus linéaire et qu’il est jalonné d’obstacles, d’hésitations et de reculs. C’est un parcours dynamique et en mouvement.» 

Elle note tout de même des points de convergence dans la majorité des dénonciations: le blâme de la victime, une suspicion et parfois même son discrédit. 

«On le voit beaucoup plus quand ce sont des personnalités publiques qui sont dénoncées. Elles bénéficient d’une force importante grâce à leur capital de sympathie et [à] leur capital financier, bien souvent. Ça pèse lourd contre les victimes.» 

Dénoncer par «soif de sang»? 

C’est le retour de Julien Lacroix dans l’espace public qui a motivé les «autres» victimes présumées à publier une lettre. L’humoriste a accordé vendredi soir dernier sa première entrevue télévisuelle à l’émission Le monde à l’envers, à TVA, depuis que des allégations d’inconduite sexuelle pèsent contre lui. 

Julien Lacroix lors de son passage à l'émission «Le monde à l'envers».

TOMA ICZKOVITS

Julien Lacroix lors de son passage à l'émission «Le monde à l'envers».

«J’imagine que vous ne pensez pas être une victime, mais en même temps quand je vous écoute, c’est peut-être ça aussi», a interrogé l’animateur Stéphan Bureau. 

«Je comprends la base des dénonciations, je le comprends. Là on a vu [...]. C’est beau, on avait soif de sang, on avait soif de noms, on voulait que des têtes roulent, on voulait un spectacle. Mais pour beaucoup de gens, dont moi, ce spectacle-là, c’est ma vie», a-t-il répondu. 

Pour ses victimes présumées, ce processus n’a jamais été une «croisade», mais plutôt «une quête de vérité».  

Elles n’ont pas choisi de dénoncer Julien Lacroix en marge du système de justice par «soif de sang», répondent-elles. Elles disent s'être plutôt tournées vers la journaliste du Devoir Améli Pineda par manque de confiance envers ce système. 

«Dans les récits de victimes d’agression sexuelle qui ont été collectés au travers de l’histoire, notamment dans les années 70 au moment où cette question a explosé, on voit que les agresseurs utilisent cette même formulation. Ça n’a pas changé. Ils cherchent à diaboliser les victimes», fait valoir Sandrine Ricci. 

«Et dans tous les cas que j’ai fouillés, la soif de sang n’a jamais été un motif de dénonciation. On est dans un processus de reconnaissance, de solidarité et de transformation collectif, pour que l’agresseur change et qu’on en finisse avec la loi du silence», assure la chercheuse. 

La sociologue donnera par ailleurs mercredi une formation aux juges de la Cour fédérale sur les dénonciations publiques. «Ça montre qu’il y a un intérêt à mieux comprendre pourquoi tant de victimes se détournent du système de justice et dénoncent publiquement», ajoute Mme Ricci. 

Pour lire la lettre complète des victimes présumées de Julien Lacroix, c'est ici.