[LETTRE OUVERTE] L’arbre qui cache la forêt | 24 heures
/bref

[LETTRE OUVERTE] L’arbre qui cache la forêt

La lettre qui suit a été écrite par des victimes présumées de Julien Lacroix et transmise à 24 heures.


Ces jours-ci, on braque notre attention sur ceux qui ont été exclus de nos écrans parce que leur présence fait mal aux personnes qu'ils ont agressées, mais aussi à toutes les personnes qui survivent aux violences sexuelles. On met de l’avant les personnes dénoncées, en oubliant toute la souffrance que ça génère.  

• À lire aussi: Des victimes présumées de Julien Lacroix ne regrettent pas leur dénonciation

Derrière ce cirque médiatique, il y a de vrais humains qui reçoivent la vague en plein visage. Ce spectacle-là, c'est nos vies. Ce n’est pas un débat comme un autre, ce sont des questions de dignité et d’intégrité. Nous en faisons des cauchemars, nous nous sentons paralysées et, nous aussi, «annulées» et invalidées. 

Si nous prenons aujourd’hui la parole, c’est pour tenter de rééquilibrer le discours. C’est vertigineux, parce que les questions que cette affaire suscite sont infiniment plus grandes que nous. C’est l’arbre qui cache la forêt. 

Nous prenons aussi la parole par crainte que notre silence, s’il continue, soit vu comme de la passivité, du désintérêt ou pire, des regrets. La culture du silence demeure visible, présente et concrète. Nous sommes aux premières loges de ce cercle vicieux de blâme, de honte, d’attaques verbales et de menaces de répercussions sociales et juridiques, qui poussent les survivant.e.s à se taire.

Nous ne rétractons pas nos dénonciations d’agressions et d’inconduites sexuelles. Nous sommes solidaires avec celles qui regrettent, parce qu’elles ont le droit de définir les termes de leur propre expérience. Toutefois, de notre côté, nous considérons notre partage tout aussi valide et important qu’à l’été 2020. 

Ce processus n’a jamais été une croisade, mais une quête de vérité. Avant tout, nous l’avons entamé dans l’espoir que ça ne se reproduise plus. 

Qu’une chose soit bien claire : nous désapprouvons la violence sous toutes ses formes. Nous ne choisissons pas de dénoncer en marge du système de justice par soif de sang, mais par manque de confiance en ce dernier. À l’heure actuelle, les personnes violentes ne sont ni adéquatement responsabilisées ni traitées par des thérapies adaptées. 

De même, nous ne souhaitons pas priver qui que ce soit de gagner sa vie; il y a plus d’une façon de le faire. Nous pensons que la question devrait simplement se poser ainsi: au nombre de talents et d’artistes qui aspirent tout autant à forger notre culture, devrions-nous vraiment placer devant les projecteurs des personnes qui peinent encore à se responsabiliser face à leurs actes, sous le couvert de la fameuse «deuxième chance»? 

Nous refusons de minimiser ou de banaliser la gravité de ce qui nous est arrivé. Ce ne sont pas des erreurs de jeunesse: 50% à 80% des agresseurs adultes ont commencé à l'adolescence1.

Par libre-choix, nous accueillons celles qui souhaitent aimer et respecter la personne qui leur a autrefois fait du mal. C’est même une réaction tout à fait normale à une situation anormale. Ce qui l’est moins, c’est de se faire mettre en opposition à elles, comme si notre posture de non-regret était moins valide ou vertueuse. 

Revisiter ces événements, rester en contact avec son agresseur ou ne pas se sentir victimisé.e ne signifie pas qu'une agression n’a jamais eu lieu, d’autant plus que le spectre des violences sexuelles est vaste et complexe. Nos histoires en témoignent. Les violences sexuelles ne s’effacent pas, mais s’ancrent. Toute notre vie, nous devrons composer avec leurs impacts. 

La banalisation des violences sexuelles se produit partout : dans les soupers de famille, dans les écoles, dans les bars, au bureau... Elle se transpose aussi dans le privilège qu’on accorde à certaines personnes de rayonner et de gagner leur vie sur nos écrans et dans nos salles de spectacle. Le choix, comme société, nous appartient. 


1. Abel et al., 1985; Abel et Rouleau, 1990; Becker et al., 1993; Groth, 1982- dans Paquette, 1995 dans Perron 2004