Pourquoi le Canada doit être délicat dans son aide à Haïti | 24 heures
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Pourquoi le Canada doit être délicat dans son aide à Haïti

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Photo AFP / Montage Marilyne Houde

BILLET - Haïti, la perle des Antilles, n’est plus ce qu’elle était. Sa capitale, Port-au-Prince, est plongée dans une violence inouïe. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, les gangs de rue contrôlent le territoire et sont sans merci. Résultat? Haïti a besoin d’aide de l’international car «à elle seule, elle n’est pas assez équipée pour s’en sortir».

Ce n’est pas moi qui le dis. C’est Jean-Daniel Sénat, journaliste à Port-au-Prince, témoin du chaos auquel fait face le peuple haïtien jour après jour. 

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«Nous sommes dans une situation d’urgence: les routes sont bloquées, les gangs tuent, violent, pillent et kidnappent, les entreprises sont obligées de fermer boutique, le chômage est pire que jamais... Et tout ça, ce sont les conséquences de l’insécurité causée par les gangs criminels», explique celui qui écrit pour le journal haïtien Le Nouvelliste.

Les attaques des gangs ont forcé des habitants du Carrefour Feuille, à Port-au-Prince, à quitter leur domicile en novembre dernier.

AFP

Les attaques des gangs ont forcé des habitants du Carrefour Feuille, à Port-au-Prince, à quitter leur domicile en novembre dernier.

«Je vous cite un rapport publié en septembre dernier: il y a environ 5 millions de personnes en Haïti qui sont en situation d’insécurité alimentaire et 30 000 en urgence alimentaire, c’est-à-dire, en situation de famine. Il faut agir vite», lance le jeune homme de 31 ans. 

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Intervenir sur place, ou pas?

Pour le moment, le Canada, où habite une grande diaspora haïtienne, aide à distance. Des véhicules blindés ont notamment été envoyés à la Police nationale d’Haïti, pour les aider à «combattre la violence des gangs contre les citoyens haïtiens», selon Affaires mondiales Canada. 

Ce n’est pas suffisant, selon M. Sénat, qui croit que l’intervention internationale doit se faire rapidement et sur le terrain, pour aider à rétablir un climat de sécurité pour les citoyens, qui fuient par milliers le pays. 

Traumas historiques

Mais c’est complexe. Car de son côté, Kerlande Mibel, porte-parole du collectif Debout pour Haïti (un collectif de citoyens canadiens d’origine haïtienne qui se donne pour mission de surveiller les interventions du Canada en Haïti), est sceptique face à l’aide que peut apporter le Canada, en raison des erreurs du passé. 

«L’histoire nous démontre que le territoire haïtien a été soit occupé par la présence internationale ou gérée par celle-ci et cette ingérence a causé beaucoup de mal», rappelle celle qui est aussi présidente et fondatrice du Forum économique international des Noirs.

Elle fait référence au Core Group (constituée de l’Allemagne, du Brésil, du Canada, de l’Espagne, des États-Unis, de la France et de l’Union européenne), intervenu à plusieurs reprises dans la gestion de l’État, occasionnant «de multiples crises politiques, fragilisant l’État Haïtien par leur interventions économiques, politiques ou sociales», selon ses mots. 

«Du côté humanitaire, parlons aussi des 30 ans de la présence onusienne. Les casques bleus canadiens, dans les dernières années, engrossaient les filles... Il y a eu des abus sexuels et le Canada n’est pas imputable en Haïti», se désole-t-elle. 

Une enquête de la CBC publiée en 2019 a effectivement dévoilé que six policiers canadiens envoyés en Haïti ont été accusés par l’ONU d’avoir eu des comportements sexuels inadéquats avec des Haïtiens.

Alors, après de tels traumas historiques, comment le Canada peut-il aider?

Mme Mibel est catégorique: «les Haïtiens sont plus que compétents et capables de se prendre en main. Et c’est là, leur volonté. Il suffit que pour une fois, on les laisse faire ou qu’on les soutienne réellement en respectant leur souveraineté», affirme-t-elle.

Selon elle, c’est en appuyant l’Accord de Montana, formé de plusieurs Haïtiens provenant de la société civile, des partis d’opposition et du milieu des affaires que le Canada pourrait réellement aider. Ce regroupement veut notamment mettre fin au gouvernement actuel, dirigé par Ariel Henry, dont la légitimité est contestée, en plus d’enquêter sur l’assassinat de Jovenel Moïse et sur la corruption. 

Ariel Henry dirige actuellement le gouvernement haïtien.

AFP

Ariel Henry dirige actuellement le gouvernement haïtien.

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Toutefois, M. Sénat lève un drapeau rouge, car selon ses observations sur le terrain, les Haïtiens n’arrivent pas à s’entendre sur les différentes stratégies pour sortir Haïti du gouffre.

Une marche a été organisée par un groupe chrétien de Port-au-Prince pour dénoncer la criminalité qui y règne en octobre dernier.

AFP

Une marche a été organisée par un groupe chrétien de Port-au-Prince pour dénoncer la criminalité qui y règne en octobre dernier.

«Ce que je proposerais, c’est de garantir la sécurité d’abord et convoquer le peuple lors d’une véritable organisation des élections, afin qu’il puisse se prononcer sur l’avenir», dit-il.

En octobre dernier, à Port-au-Prince, un manifestant brandissait une pancarte sur laquelle il était inscrit «Ariel a brisé le pays».

AFP

En octobre dernier, à Port-au-Prince, un manifestant brandissait une pancarte sur laquelle il était inscrit «Ariel a brisé le pays».

M. Sénat espère que le Canada peut donner un coup de main, sans répéter les erreurs du passé, notamment en soutenant la PNH (Police nationale d’Haïti).

«Il faut aider à former les agents de la Police nationale d’Haïti, afin qu’ils puissent eux-mêmes assumer la sécurité du pays. Comme ça, on peut garantir une certaine autonomie pour les années à venir», expose-t-il. 

«Aussi, il faut encourager une relance de l’économie locale avec des investissements pour permettre la création d’emplois. Et il faut une assistance aux institutions, notamment à la justice, pour mettre fin à l’impunité de tous ces crimes. Voilà comment le Canada peut aider», conclut-il.

Clairement, un élément rejoint M. Sénat et Mme Mibel: on ne peut plus attendre, il faut agir. Et quelque part en moi, j’espère que le premier ministre Justin Trudeau n’y est pas indifférent. 

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