Témoignages: dans les yeux de ceux qui vivent la discrimination | 24 heures
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Témoignages: dans les yeux de ceux qui vivent la discrimination

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Voir sa candidature systématiquement rejetée, être jugé sur son nom ou critiqué pour son accent; voici des exemples de discriminations vécues par des travailleurs de la diversité, encore minoritaires dans plusieurs secteurs d’emploi. Trois d’entre eux se confient.  

Il a fallu plusieurs mois à Maria pour comprendre ce qui clochait avec son curriculum vitae. Immigrante de la Colombie, elle était convaincue que ses 10 années de travail comme gestionnaire en logistique lui ouvriraient des portes, surtout dans un contexte de pénurie de main-d'œuvre.  

«C’est tellement cliché, mais il a fallu que je change mon nom sur le CV pour que le téléphone commence à sonner», se désole la femme dans la trentaine, qui désire préserver l’anonymat. 

Mahrzad Lari, courtier immobilier et cofondateur de l’entreprise de mode Wide the Brand, n’est pas surpris que le nom d’un candidat pose encore des problèmes à l’embauche.  

«Quand j’approche des gens sur une base professionnelle, je me présente souvent sous le nom de Marco. Ça facilite la conversation, sinon ils s’attardent davantage sur l’origine de mon nom que sur mes services», explique celui qui est né au Québec et dont les parents sont originaires de l’Iran.

Mahrzad Lari, courtier immobilier et cofondateur de l’entreprise de mode Wide the Brand.

Élise Lacombe

Mahrzad Lari, courtier immobilier et cofondateur de l’entreprise de mode Wide the Brand.

 

Un accent qui dérange 

Maria a finalement été embauchée comme gestionnaire dans une grande entreprise de cosmétiques à Montréal. Son quotidien ne s’est pas amélioré pour autant: plusieurs des employés sous sa direction lui reprochaient d’avoir un accent hispanique trop prononcé, et demandait à changer de supérieur. 

«Ils me coupaient la parole, ils disaient "on ne comprend pas quand tu parles". Ils auraient pu faire preuve de patience et m’aider à m’intégrer, mais non, ils ont opté pour l’intimidation et le rejet», se désole la jeune femme, qui a quitté son emploi au bout d’un an.  

«Si je suis restée aussi longtemps là, c’était juste pour avoir une expérience de travail canadienne sur mon CV. Sinon je n’aurais jamais toléré un tel traitement», affirme Maria, qui a trouvé un nouvel emploi où elle se sent respectée et appréciée.  

Intégration difficile 

Même si Marhzad Lari a des racines iraniennes, il admet que même lorsqu’il était responsable de l’embauche pour une entreprise de mode de luxe, il lui a été très difficile de recruter des candidats issus d’autres cultures.  

«Même si, évidemment, j’étais très enthousiaste face à leur candidature, je savais qu’il faudrait leur accorder un plus long moment d’intégration», dit-il, ajoutant que les impératifs de rentabilité et de productivité des entreprises vont souvent diriger le choix vers un candidat «clé-en-main». 

Fonctionnel dès le jour 1 

Le désir des employeurs d'avoir des travailleurs fonctionnels dès le jour 1 est un des principaux obstacles à la diversité en entreprise, observe Habi Gerba, une entrepreneure d’origine camerounaise et présidente de la Jeune chambre de commerce de Montréal (JCCM).  

Dès son arrivée à la tête de la JCCM, en 2021, Mme Gerba et son équipe ont lancé l’initiative «Réseau d’allié.es», qui vise à aider les travailleurs de la diversité à faire leur place dans le milieu des affaires, via des séances de réseautage et de consultations, entre autres. «Même si j’ai souvent été la seule personne noire dans mes emplois, c’était important pour moi de bien comprendre toutes les formes de discrimination que les groupes sous-représentés vivent sur le marché du travail».  

Habi Gerba, entrepreneure et présidente de la Jeune chambre de commerce de Montréal (JCCM).

Élise Lacombe

Habi Gerba, entrepreneure et présidente de la Jeune chambre de commerce de Montréal (JCCM).

Les consultations de la JCCM sont encore en cours, mais Mme Gerba a déjà recueilli un grand nombre de témoignages, et un constat émerge déjà: «Il y a clairement un problème avec l’affichage de postes. Les critères sont tellement précis que ça exclut, d’emblée, toute personne ayant un parcours atypique», remarque-t-elle.  

«De façon inconsciente, les gestionnaires tendent à embaucher des personnes qui ont un parcours semblable au leur, des gens qui leur ressemblent à tout point de vue», croit Habi Gerba. 

Comment on change les choses? 

Les chefs d’entreprise et les gestionnaires responsables des embauches doivent d’abord prendre conscience qu’ils ont des biais inconscients, voire même des préjugés racistes, insiste Habi Gerba. 

Une autre option à considérer, selon elle, est la discrimination positive, soit le fait de privilégier les candidats de la diversité lorsqu’ils postulent. «Je ne pense pas que c’est de la pitié, c’est du rattrapage», conclut-elle.   

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