169 enfants sans suivi à la DPJ de l’Estrie: des intervenants craignent une autre «fillette de Granby» | 24 heures
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169 enfants sans suivi à la DPJ de l’Estrie: des intervenants craignent une autre «fillette de Granby»

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Alors que 169 enfants sont en attente de suivi à la DPJ de l’Estrie, faute de personnel, la direction du CIUSSS de l’Estrie-CHUS veut mettre en place une mesure controversée: imposer aux intervenants en santé mentale et en dépendance pour adultes des mandats de protection de la jeunesse, sans formation préalable ou presque. Les témoignages recueillis par 24 heures pointent les nombreux dangers derrière cette décision pour les familles, le personnel ou la population en général.

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Les intervenant(e)s du CIUSSS de l’Estrie-CHUS interrogé(e)s dans le cadre de cet article ont tou(te)s demandé à ce que leur identité soit tenue secrète par peur de représailles de la part de leur hiérarchie, sur leur lieu de travail ou dans l’avancement de leur carrière. Leurs témoignages seront donc présentés de façon anonyme. Leur identité est connue et a pu être vérifiée par notre journaliste. 

Déshabiller Pierre pour habiller Paul, c’est essentiellement ce que tente de faire le CIUSS de l’Estrie-CHUS pour pallier le manque de personnel au sein de sa Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).  

Il faut dire que le temps presse : faute de ressources, la DPJ de l’Estrie n’est pas en mesure d’effectuer un suivi minimal auprès de 169 enfants pour lesquels il a pourtant été décidé que des services doivent être offerts.  

Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS demande donc aux intervenants en santé mentale et en dépendance pour adultes de prendre des mandats de la DPJ.  

Cette mesure d’urgence doit permettre de limiter les risques au sein d’une DPJ mise sous tutelle (et sous pression) après la mort de la petite fille de Granby et en proie récemment à une vague de démissions

Sauf que la solution choisie ne fonctionne pas, selon les équipes sur le terrain avec lesquelles s’est entretenu 24 heures. Intervenant en santé mentale ou à la DPJ, tou(te)s dénoncent une mesure «garochée» dont les directives sont encore floues et qui risque de conduire à des erreurs graves.

D’autant plus qu’elle intervient alors que les services en santé mentale pour adultes sont déjà au bord de la rupture en Estrie, en raison également de graves pénuries de personnel.  

«La population va être en danger» 

«La population va être en danger. Elle est en danger autant au niveau de la clientèle en santé mentale que les autres clientèles, la clientèle jeunesse et la clientèle DPJ», s’inquiète une intervenante en santé mentale au CIUSSS de l’Estrie-CHUS, en entrevue avec 24 heures.

«On a déjà des longues listes d’attente. On a des gens en souffrance qui attendent, qui se ramassent à l’urgence avec des idées suicidaires parce qu’ils n’ont pas eu de services, ou qui se suicident... Alors là, ce qui va arriver, c’est que si on se trompe, si on a une autre petite fille à Granby qui meurt parce qu’on a mal fait notre job, c’est nous qui allons nous faire lyncher sur la place publique. Ce ne sera pas le PDG du CIUSSS», affirme cette intervenante d’expérience. 

«Moi, je suis compétente en santé mentale. Si demain je décide de changer pis de m’en aller travailler à la DPJ, je vais apprendre et je vais choisir d’y aller. Puis quand je vais arriver, j’imagine qu'on va me donner des formations pour devenir compétente, au vu de mes compétences actuelles. Mais là, ce n’est pas ça qui est fait!», dénonce-t-elle encore. 

Une formation éclair remise en cause 

Selon les intervenant(e)s à qui 24 heures a parlé, le problème avec la décision du CIUSS de l’Estrie tient aussi dans le fait qu’on ne s’improvise pas intervenant(e) en protection de la jeunesse. Il faut une formation pour. Celle proposée par le CIUSSS est, selon eux, loin de remplir sa mission.

«On va supposément avoir de la formation. Ce sera une formation asynchrone de 3h, qui consiste à écouter un Zoom pendant 3h... Et après ça il faudra sauver des enfants?», s’interroge une autre intervenante en santé mentale, amère.  

«Ce qui est proposé c’est une formation pour comprendre comment fonctionne leur logiciel, pas pour nous former. Ce n’est pas personnalisé à nos réalités. C’est la même formation qu’ils donnent à n’importe qui, venant de n’importe quelle direction, n’importe quel service», explique-t-elle.  

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Aux yeux d’une intervenante à la DPJ de la Montérégie, cette formation de 3h, dispensée derrière un écran, serait loin de faire l’affaire. 

Selon elle, les intervenants qui sont formés à la DPJ mettent 6 mois avant de sortir la tête de l’eau. Elle voit mal comment on peut mandater de manière expresse des intervenants pour faire ce travail là. 

«Ce n’est pas réaliste», avance-t-elle en entrevue à 24 heures

Elle pose aussi la question: puisqu’il y a déjà une pénurie de personnel à la DPJ, Comment vont-ils faire pour soutenir les intervenants qui ne sont pas formés? 

Une mesure imposée et appelée à durer 

Faces aux dangers de la mesure proposée par la direction du CIUSSS, plusieurs intervenants en santé mentale ou en dépendance ont annoncé à leur direction qu’ils ne seraient pas volontaires pour accepter des mandats de la DPJ.  

On leur a répondu qu’ils ou elles n’auraient pas le choix d’accepter, selon les personnes interrogées par 24 heures. Une décision qui a été confirmée par la direction du CIUSSS.

De plus, cette mesure de dépannage pourrait être appelée à durer, s’inquiète pour sa part Danny Roulx, représentant national de l’Estrie à l’APTS, le syndicat du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux.  

«On parle d'une mesure de dépannage... Mais on sait très bien que le temporaire devient souvent permanent quand tu n’as pas d'autres solutions», prévient-il. 

Un cercle vicieux pour le syndicat 

Pour le représentant syndical, la mesure consistant à confier des mandats de la DPJ aux intervenants en santé mentale va poser un choix crucial pour ces équipes, et qui pourraient avoir de graves conséquences sur la population à plus long terme.  

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«Pour les gens qui travaillent, la question, c'est «quels services on ne donnera pas?» Et le choix du CIUSSS de l'Estrie-CHUS, c'est d’affecter ceux en santé mentale et en dépendance au profit des services aux enfants à la DPJ. Faire un choix entre les deux, je trouve ça déchirant, parce que les deux sont très importants.» 

«D'un côté, il y a des besoins pour des enfants, de l’autre côté, en demandant à des gens en santé mentale d’effectuer ces tâches-là, il y a d’autres tâches qu'ils ne feront pas... Ils sont déjà en pénurie de personnel, eux même, ils ont déjà une liste d'attente énorme et il y a déjà des besoins très importants.» 

M. Roulx n’hésite d’ailleurs pas à faire une analogie avec la pandémie et ce qu’il s’est passé dans les hôpitaux italiens.

«Lors de la pandémie en Italie, on se demandait qui allait avoir les respirateurs? Présentement, c'est ce qu'on vit un peu dans ce service-là (en santé mentale, NDLR). On décide qu’on va donner le respirateur aux intervenants de la DPJ au détriment des adultes en santé mentale et en dépendance alors qu'il y a déjà une liste d'attente très élevée...» 

«C’est un cercle vicieux. Il y a probablement des parents qui sont en liste d’attente en santé mentale qui n’auront pas de service... Ça se peut qu’après ça, ça finisse avec des signalements à la DPJ parce que les parents n'ont pas eu le soutien en santé mentale et que là on repart la boucle à l'inverse.» 

La direction du CIUSSS de l’Estrie justifie son approche 

En entrevue à 24 heures, la directrice au CIUSSS de l'Estrie-CHUS, Danika Manseau, regrette devoir faire des choix. Mais selon elle, c’est le bien-être de l’enfant qui doit primer.  

«Le manque de ressources nous amène à faire des choix, explique Danika Manseau. La protection des enfants, ça doit devenir la priorité numéro un. Lorsqu'il y a un enfant en situation de protection, on demande à la santé mentale de prioriser ce dossier-là sur d'autres dossiers», explique-t-elle. 

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«Plus on va traiter nos enfants en besoin de protection, en amont et en aval, moins on aura de signalements et plus on sera capable de reprendre un peu plus "le contrôle" de la liste d'attente des directions cliniques.»

La formation apportée aux intervenants en santé mentale sera adaptée à la situation, avance Mme Manseau. «Une journée et demie de formation, suivie un petit peu plus tard, d’une autre journée de formation.» Selon elle, les versions divergentes sur la durée de la formation viendraient du fait que les intervenants à qui a parlé 24 heures n’ont pas encore reçu l’autre formation prévue.  

Une situation déjà critique en santé mentale 

Si la décision est difficile à digérer pour les intervenant(e)s en santé mentale du CIUSSS de l’Estrie, c’est aussi parce que les équipes sont déjà décimées, préviennent les personnes interrogées par 24 heures. Leur imposer des mandats de la DPJ est pour elles la goutte d’eau qui fait déborder le vase.  

«Depuis la pandémie, on est en mode survie. D'ailleurs l’année passée, le ministre Lionel Carmant, a annoncé qu’il allait vider nos listes d'attente en 2 ans. Depuis qu'il est venu, c'est encore pire, on a encore moins de personnel», témoigne une intervenante. 

Selon elle, les équipes en santé mentale au CIUSSS de l’Estrie traitent actuellement «des demandes de février ou de mars» alors que les délais de traitement fixés par le ministère sont censés être de deux semaines. 

«On est vraiment en souffrance», confie-t-elle, assurant travailler déjà bien au-delà de ses 35 heures hebdomadaires.  

D’ailleurs, plusieurs témoins parmi la soixantaine de personnes qui ont assisté à l’annonce de cette mesure font état d’intervenants «très émotifs» car déjà «très fragiles». 

Climat toxique au CIUSS de l’Estrie-CHUS 

Il faut dire aussi que les équipes ont commencé à se faire présenter ces changements... alors qu'elles n’avaient pas encore été rencontrées par l'employeur, prévient le représentant syndical Danny Roulx.

Les intervenantes avouent en effet ne pas avoir senti beaucoup d’écoute de la part de la direction, qui leur a accordé seulement une petite heure pour accueillir les nombreuses questions des intervenant(e)s.  

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«Tout ce qu'on a comme réponse est flou, on a aucun document écrit, on a rien», déplore l’une d’entre elles qui se demande si la direction a réellement préparé un plan de match.  

Selon les intervenant(e)s interrogé(e)s, il ne faut donc pas s’étonner si le CIUSSS est en proie à de grave problèmes de rétention de main d’œuvre. Tou(te)s pointent le climat délétère qui règne entre les équipes sur le terrain et la direction.  

«On se trouve à devoir cumuler des chapeaux, à devoir déployer de nouvelles mesures alors qu'on a déjà des équipes avec des gens en remplacement, parce que les gens sont en maladie, avance une intervenante en santé mentale. C'est très, très précaire». 

Vers une nouvelle approche ? 

Face à la grogne de ses équipes en santé mentale, la direction du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, par la voix de Danika Manseau, affirme être consciente que l’approche n’était peut-être pas la bonne.  

«Je pense qu'il faut adopter une autre approche, il faut voir de quelle façon on va réussir à rejoindre nos équipes, à aller chercher l'adhésion. C'est le défi qu'on a par rapport à ça. On veut travailler à se donner une stratégie.»  

Même constat pour la directrice de la DPJ en Estrie, Stéphanie Jetté. Cette dernière pense que la direction du CIUSSS doit «refaire un tour de roue là-dessus».

«Je peux imaginer que ça peut, pour certains intervenants, susciter des questionnements. Notre travail, c'est de les rassurer, puis de s'assurer que l'ensemble du soutien est là pour qu'ils soient en mesure de faire le travail selon les lois qui nous régissent.» 

«On a encore un tour de roue à faire là pour s'assurer que ce qu'on leur demande: prendre en charge le système autour de l'enfant, en fonction de leur expertise, on ne leur demande pas d'être des experts de protection de la jeunesse», conclut-elle.

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