Le requin blanc, nouvel allié des pêcheurs des îles de la Madeleine | 24 heures
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Le requin blanc, nouvel allié des pêcheurs des îles de la Madeleine

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Photo ORS / EcoMaris

Une expédition au large de l’île Brion, aux îles de la Madeleine, étudie l’impact de la présence étendue du requin blanc dans le Saint-Laurent sur les autres espèces. Pour les pêcheurs, ce prédateur est la réponse écologique à la surabondance de phoques qui dévalisent leur stock de homards et de poissons.

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«Le requin blanc est un allié des pêcheurs», lance au bout du fil le président de l’Observation des requins du Saint-Laurent (ORS) et chef de l’expédition Jeffrey Gallant à bord du voilier ÉcoMaris, épaulé par un équipage d’une quinzaine de personnes. 

ÉcoMaris est le premier voilier-école environnemental du Québec.

Courtoisie Organisation Bleue 

ÉcoMaris est le premier voilier-école environnemental du Québec.

«À l’île Brion, il y a une colonie d’environ 10 000 phoques gris. C’est un garde-manger incroyable pour les requins blancs, qui ne sont pas dérangés dans leur chasse puisque l’île est une réserve protégée. Ils ne sont pas importunés par les activités de pêche, poursuit-il. Quand les requins trouvent un lieu de chasse comme celui-ci, ils y retournent.» 

Deux spécimens avaient déjà été observés à peine 30 minutes après l’arrivée de l’ÉcoMaris au large des côtes de l’île Brion, le 22 août. 

«Ce n’est pas du tout habituel», assure M. Gallant, qui espère réussir à marquer au moins un requin avec un émetteur à des fins de suivi et de recherche. Pour les attirer, un leurre en liège muni de caméras ressemblant à un phoque — un nouvel outil conçu par l’Université du Québec à Trois-Rivières — flotte à proximité du navire. 

Photo ORS / EcoMaris 

Plus de requins peuplent désormais le golfe du Saint-Laurent en raison de son statut d’espèce protégée. Et les changements climatiques les poussent à y rester plus longtemps. 

«On ne les poursuit pas. On essaie plutôt de les aguicher pour qu’ils approchent et les marquer», souligne l’expert. 

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Présents presque la moitié de l’année

La présence du requin blanc dans le golfe du Saint-Laurent n’est pas nouvelle. 

Les Mi'kmaq qui fréquentaient les îles de la Madeleine bien avant l’arrivée des Européens pour sa quantité abondante de poissons, de mollusques et de phoques avaient déjà trouvé des méthodes pour camoufler leurs embarcations puis développé des armes pour se défendre de ce qu’ils appelaient «le mauvais poisson», raconte M. Gallant. 

«Des dents de requins blancs ont été retrouvées jusque dans la région de Montréal dans les lieux de sépultures», ajoute-t-il. 

L’animal visiterait l’endroit depuis près de 10 000 ans. 

AFP 

Il y a cinq ans à peine, les chercheurs croyaient que la durée de migration du requin blanc dans le golfe était de deux mois, en août et septembre, au moment où la température de l’eau est la plus élevée. 

Mais ils savent aujourd’hui que l’espèce y est présente presque la moitié de l’année, de juin jusqu’à la mi-novembre. 

«Le golfe du Saint-Laurent se réchauffe de façon significative. Il devient hospitalier pour le requin blanc sur une plus longue période», résume Jeffrey Gallant. 

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Plutôt que les changements climatiques, qui n’ont pas d’influence sur le nombre de requins, ce sont les mesures mises en place par les gouvernements qui ont permis de freiner l’effondrement de l’espèce. Cette dernière est protégée depuis 2005 par la Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES) aujourd’hui ratifiée par 184 parties. 

Au Canada, le requin blanc est reconnu comme une espèce en voie de disparition depuis 2011 en vertu de la Loi sur les espèces en péril. 

«Dans les années 1970 et 1980, les requins ont été chassés à outrance à cause de la psychose collective créée par des films comme Les dents de la mer. Ils ont été protégés juste au bon moment. On constate aujourd’hui les effets de la protection: la population recommence à augmenter», explique le chef de l’expédition Brion23. 

Jeffrey Gallant, directeur des contenus scientifiques, Thomas Leszkiewicz, chercheur à l'ORS et Simon Paquin, directeur général d'EcoMaris.

Photo ORS / EcoMaris 

Jeffrey Gallant, directeur des contenus scientifiques, Thomas Leszkiewicz, chercheur à l'ORS et Simon Paquin, directeur général d'EcoMaris.

Un allié des pêcheurs

Les requins blancs du golfe du Saint-Laurent sont pour la plupart des juvéniles et des subadultes — qui n’ont pas encore atteint la maturité sexuelle vers l’âge de 25 ans. Ils peuvent vivre jusqu’à 70 ans à l’état sauvage. 

«L’augmentation de la population sur la côte est américaine crée une pression sur les plus jeunes requins, qui sont en compétition avec les plus gros, fait valoir Jeffrey Gallant. Si un petit requin blanc attrape un phoque, il va l’abandonner au plus gros s’il se pointe. C’est toujours lui qui l’emporte.» 

Les jeunes se déplacent donc vers le nord où ils pourront apprendre à chasser le phoque, au grand bonheur des pêcheurs commerciaux. 

«Pour moi, la présence plus accrue des requins blancs aux Îles n’a aucun impact négatif, au contraire. Ça permet un meilleur équilibre entre la forte population de phoques, qui se nourrissent de poissons [...] et partiellement de homards», explique Marco Turbide, un pêcheur local de homard et de crabe des neiges, qui fait également partie de l’expédition à l’île Brion. 

Plusieurs Madelinots affirment que les activités de pêche sont menacées par le cheptel croissant de phoques gris dans le golfe du Saint-Laurent, qui dévalise les stocks de homards et de poissons. 

Selon Pêches et Océans Canada, la population de phoques du Golfe est passée de 5000 individus dans les années 60, à près de 45 000 en 2017. Et chacun de ces mammifères consomme de 1,5 à 2 tonnes de poissons par année. 

«Le phoque gris n’avait pas vraiment de prédateur à part l’humain», fait valoir Isaac Leblanc, pêcheur de homards aux Îles de la Madeleine. «Une autre prédation ne fera pas de tort. On doit absolument régulariser la croissance du nombre de phoques. C’est bien si le requin blanc peut faire du ménage et maintenir l’écosystème du Golfe.» 

Malhabiles et sans expériences de chasse, les jeunes requins présents dans le Golfe laissent bien souvent s’échapper des phoques blessés qui finissent par mourir sur les plages. Plusieurs carcasses ont d’ailleurs été observées par l’équipage de l’ÉcoMaris. 

«On a assisté à une scène touchante d’un phoque très mal en point qui est venu nous voir pour trouver de la sécurité. Il avait été blessé par un requin. Il est ensuite retourné vers la plage pour rejoindre les autres», relate Jeffrey Gallant. 

Pas de danger pour l’humain, mais...

Malgré sa cote de popularité en hausse, le requin blanc continue d’inspirer la peur aux personnes qui le méconnaissent. Jeffrey Gallant se fait toutefois rassurant. 

«On a plus de chance de gagner à la loterie que d’être mordu par un requin», en prévenant qu’il est néanmoins plus prudent de limiter le nombre d’interactions avec la bête. 

«On dit aux personnes qui font de la plongée à l’île Brion de se tenir loin des phoques. Les requins ne sont pas attirés par les humains. Ils n’attaquent généralement pas ce qu’il ne connait pas, au cas où l’objet ou la personne en question se défendrait», illustre le président de l’Observation des requins du Saint-Laurent. 

Photo ORS / EcoMaris 



Brion23 est la deuxième expédition de recherche organisée par l’ORS et EcoMaris. La mission prendra fin le 1er septembre. 

L’an dernier, l’arrivée de la tempête Fiona avait freiné l’expédition, qui a tout de même permis d’observer quatre requins blancs ainsi qu’une attaque en direct d’un phoque à près de 300 mètres du voilier. 

«L’eau est devenue toute rouge et après, on a vu le requin sortir de tout ça. Le phoque a été tué et consommé sur place», se remémore M. Gallant. 

L’épisode de prédation a été filmé du début à la fin. 

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